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C’est juste ma face

La première fois que je m’en suis rendu compte, j’avais 8 ans. Dans un élan de bonté, ma famille m’avait proposé de m’inscrire à une audition pour le casting d’Aurore l’enfant martyre. Même si, avant ça, je n’avais pas encore rien remarqué, j’en avais déjà profité pour qu’on appelle ma mère les jours où ça me tentait moins d’être à l’école. Je m’en suis rendu compte plus sérieusement à 15 ans quand, dans le cadre d’un cours d’art dramatique, on étudiait les faces neutres de chacun pour savoir quelles émotions leur visage dégageait le plus. Certains avaient l’air serein, d’autres avaient l’air naïf. Les moins chanceux avaient l’air de tueurs en série, et dans mon cas, on m’avait attribué le titre de « chien battu » du groupe.

Des « Ça va-tu? », j’en ai déjà entendu plus qu’en masse. Plus que les fois où j’aurais dû. Je n’y peux rien, c’est ma face. C’est mes traits tirés, mes grands yeux vitreux pis mon teint blême. J’attire la pitié. On pense que je suis malade ou que je suis profondément malheureuse. J’ai développé un réflexe de sourire niaisement, par autodéfense, pour arrêter d’inquiéter tout le monde. Parce que je suis ni triste, ni à l’article de la mort, ni seule dans ma condition.

Je dédie cet article à tous ceux et celles qui, comme moi, se font sans arrêt demander si ça va, s’ils sont tristes ou fâchés. À tous ceux et celles qui se font reprocher qu’ils ont l’air bête, même s’ils ont les cœurs les plus tendres en ville. À tous ceux et celles qui vont toujours bien jusqu’à ce qu’on les harcèle pour savoir ce qu’ils ont. À tous ceux et celles qui ont perdu des jobs de service à clientèle parce que leur face neutre ne collaborait pas.

À ceux-là, je leur dis : lâchez pas! Gardez votre calme et restez forts. Je suis avec vous. Un jour, peut-être, les gens ne vivront plus dans l’ignorance et nous ne vivrons plus dans la discrimination. D’ici-là, assumons notre différence et crions en chœur, haut et fort, que ce n’est pas de notre faute : c’est juste notre face.

Crédit de la photo de couverture : Betina de Toit

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