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J’ai peur de vieillir

L’autre jour, j’ai trouvé un cheveu blanc. Il n’y a rien là, vous me direz surement. « Ce sont des choses qui arrivent, c’est le temps qui passe, tu te fais encore demander tes cartes une fois sur deux à la SAQ.»

All good, right?

Reste que, pour moi, ça a été un choc. Puis, une fois le choc passé, j’ai été obligée de me poser la question : outre le fait que je devrai peut-être éventuellement me teindre les cheveux, qu’est-ce qu’il y a de si effrayant dans le fait de vieillir?

Il y a plusieurs choses, sans doute. Évidemment, il y a la peur de devenir moins : moins belle, moins ferme, moins attirante. C’est difficile, la vie, et on ne s’en tire pas sans séquelles. On rit et on ride, on a des enfants et on ramollit, on gagne en sagesse et en mèches argentées. Plus longtemps on perdure, plus les signes se font présents. C’est une des seules certitudes de la vie. C’est un privilège, vieillir : plusieurs n’ont pas cette chance. Reste que c’est un tabou dans notre société. On doit vieillir, mais sans que ça paraisse. C’est un peu injuste, non? L’injustice me fait blanchir aussi, je pense.

Donc, oui, c’est inquiétant, d’avoir l’air plus vieux, mais il y a plus que ça. La peur, ça va au-delà des conséquences physiques de prendre de l’âge. Après y avoir réfléchi, je pense que ce qui est le plus difficile dans le fait de vieillir, c’est l’idée qu’il faut faire des choix. C’est cette conception que nous avons que les adultes savent ce qu’ils font. Quand on est jeune, on pense qu’il viendra un moment où nous serons nous-mêmes des adultes et où on saura, tout simplement. Puis, on vieillit et on comprend qu’être un adulte est un concept plutôt vague qui n’a vraiment pas grand-chose à voir avec l’âge.

Elle est là, la vraie peur, en fin de compte : réaliser qu’on ne saura peut-être jamais vraiment ce qu’on veut ; que du haut de mes 26 ans, je ne sais pas encore vraiment ce que je veux être « quand je serai grande », même si je suis déjà grande ; que ce qu’on veut va changer continuellement ; qu’on ne peut pas s’attendre à un jour savoir ; qu’on ne sait peut-être jamais complètement.

Comprenez-moi bien. Certaines personnes savent. Je pense qu’il y a deux genres de personnes dans la vie : celles qui mènent leur existence sans trop se poser de questions, qui suivent un fil conducteur invisible, puis il y a les autres. Je fais partie des autres. Il n’y a pas de fil à ma vie. Elle trace des zigzags. C’est ça qui fait peur, aussi. C’est plus libre, mais ça manque de sécurité.

Ces doutes, ces hésitations, c’est cute à 20 ans, mais c’est inquiétant à 26, non? Vient un âge où ce n’est plus socialement acceptable de se remettre en question, d’avoir envie de recommencer. Quand on blanchit, on est censé savoir où on s’en va, non? Parce que la destination est beaucoup moins loin qu’elle ne l’était auparavant, on devrait savoir vers quoi on se dirige.

Je réalise aussi que la vie, c’est un voyage, et que la destination, personne ne la connaît ; qu’on s’en fout un peu de la destination ; que le plaisir est dans le processus ; que c’est correct de me demander où je m’en vais, et pourquoi (c’est même plus que correct, c’est nécessaire) ; que le problème vient peut-être justement quand on arrête de se poser ces questions-là ; qu’il n’y a pas d’âge pour se réorienter, pour se transformer ; que ce n’est pas en blanchissant qu’on vieillit, mais plutôt lorsqu’on accepte qu’on est rendu trop loin pour changer d’idée.

Je ne veux pas avoir peur de vieillir comme je ne veux pas avoir peur de l’inconnu. Je veux que l’inconnu me stimule, je veux avoir hâte de voir la suite, même si je ne sais pas ce qu’elle m’apportera. La vie m’a mené aujourd’hui où je suis, 26 ans et quelques cheveux blancs, incertaine de l’avenir, mais heureuse du présent. J’ai envie de continuer de changer, d’évoluer. Je veux me tromper, je veux apprendre et pour apprendre, on ne peut pas être stagnant. Si ça veut dire que mes cheveux continueront de se décolorer, je suis prête à l’accepter.

La seule façon de devenir vraiment vieux, c’est quand on accepte que les choses sont ainsi et qu’elles ne changeront pas. C’est dans l’immuabilité que la jeunesse se tarit.

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