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Mon voisin Jeff, ou refaire le monde

Il y a trois mois, quand je suis emménagé dans mon limoilove, mon voisin Jeff ne m’a pas apporté une p’tite tarte de bienvenue. Une petite pointe de déception pour moi qui rêve qu’un jour, une âme réactualise les clichés banlieusards d’Hollywood : la tarte, l’invitation à souper et je sais pas trop quoi. Jeff n’a peut-être pas la dent sucrée, mais ses bras sont bien disponibles, un peu comme tout le reste de son être. Quand quelqu’un sort quatre fois de son appart’ pour te supplier de le laisser te donner un coup de main pour déménager, tu commences à croire que c’est peut-être pas du fake.

Jeff est dans la quarantaine; je suis dans la vingtaine. Jeff travaille dans une shop de menuiserie; je fais une maîtrise en littérature. Jeff rêve la nuit d’un steak ben saignant; voilà 3 ans que je n’ai plus mangé de viande. Jeff a des cheveux qui lui descendent aux oreilles; je suis très chauve.

Tout se destinait à ce que Jeff soit l’énième voisin anonyme qui croise mon chemin. Allergique à l’indifférence, le cœur obèse et direct à bonne place, mon voisin a lancé les invitations à répétition. Petite game des Canadiens, 3-4 bières, un peu de small talk, ça peut pas tuer, non? J’accepte! Au moment où j’ai franchi sa porte, j’ai immédiatement su que le voisin ne serait pas quelconque.

bon voisinage
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Sortant d’une relation amoureuse longue de 6 ans, j’avais le besoin de repartir à zéro, de créer quelque chose, de façonner un nouvel environnement. La peinture me faisait des clins d’œil. Ça adonne que l’appart’ de Jeff est tapissé de toiles de Dalì, et qu’il est lui-même artiste-peintre à ses heures. J’avais aussi le besoin de meubler le silence. Jeff a la voix portante, la porte bien ouverte et il préfère avoir son salon rempli de chums! J’aime désespérer en admirant les Canadiens trouver des moyens de perdre; le salon de Jeff a une géométrie en forme de consolation…

Mon voisin n’est pas un intellectuel, il n’a pas la bibliothèque d’un étudiant au second cycle en études littéraires. Mais les livres ne lui étaient pas nécessaires pour comprendre l’importance du bon voisinage, pour savoir que son appart’ était au milieu d’un immeuble de trois étages, d’un quartier, d’une communauté et qu’il valait mieux pour lui de s’insérer dans ces espaces plutôt que de les fuir.

J’ai grandi en banlieue, là où, trop souvent, le voisin est un embarras dont on tente d’oublier l’existence en érigeant de hautes haies de cèdres. Aujourd’hui, je découvre pour la première fois le sentiment d’appartenir à un quartier, d’être partie prenante du voisinage de la 10e rue à Limoilou. C’est facile, je n’ai qu’à cogner à la porte d’à côté pour trouver la moitié de la rue entassée chez Jeff.

La vie prend du sens lorsque l’on commence à s’intéresser aux choses et aux gens qui nous entourent. S’ouvrir les horizons du monde commence peut-être en ouvrant la porte à son voisin de palier. Faire une société, c’est aussi refaire l’équipe des Canadiens autour d’une bière.

Jeff mérite une bonne tarte, qu’en pensez-vous?

Source photo de couverture

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