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Seule au bar

Début trentaine. T’es célibataire. Sans enfant. Tes amis, pour la plupart, sont occupés à temps plein à prendre soin de leur petite famille. Tandis que toi, t’as quelques obligations, quelques hobbies et un travail qui occupe plus ou moins 40 heures de ta semaine, mais que fais-tu des heures restantes?

Parfois, tu angoisses de solitude dans ton petit 3 et demi, mal éclairé. Tu retournes ton cellulaire dans ta main plusieurs fois, jusqu’à ce que tu reçoives une notification. Tu jubiles encore plus quand c’est un message, en espérant que ce soit une invitation. Mais non. Ta notification, c’est pour t’aviser qu’il y aura 30 % de rabais sur les draps ce week-end chez Simons. Ton message, c’est une collègue qui veut savoir si tu veux switcher de shift avec elle mardi prochain.

Rien. De. Palpitant.

Pendant ce temps, tu as désespérément besoin de prendre l’air, de voir un peu de lumière, d’entrer en contact avec la race humaine. Alors tu placardes ta crainte de sortir seule au fond d’une armoire, tu prends ton petit courage à deux mains, tu te mets un peu de mascara, puis tu sors de chez toi.

Pendant que tu roules en voiture, tu te demandes bien où tu aboutiras finalement. T’as envie de vivre une belle expérience, sans avoir à trop t’éloigner de ton appartement. T’sais, si jamais tu prends un verre de trop, il ne faudrait pas que ça te coûte le tiers de ton salaire hebdomadaire en frais de taxi pour retourner chez toi!

T’as pas envie non plus de te retrouver dans un bar où tu sens que ta p’tite session d’étalage de mascara de deux minutes était trop peu suffisante pour accoter le look des autres filles qui t’entourent. Puis même si t’es relativement en forme, on dirait que t’as plus trop envie de te trémousser pendant des heures sur le fameux dance floor, où tu performais durant la vingtaine. T’as juste envie d’aller ailleurs, mais de t’y sentir quand même comme chez toi. Relaxe, sans artifice. Et là, le déclic! La fameuse microbrasserie qui vient d’ouvrir dans ton quartier, pourquoi pas!

À peine entrée que les effluves caractéristiques du brassage t’envahissent le sens olfactif. Une odeur qui te devient vite familière. La boiserie du décor, quant à elle, t’offre ce côté chaleureux que tu recherches. Il n’en faut pas plus pour te convaincre : d’un pas décidé, tu vas t’asseoir, seule au bar.

Durant les premières secondes, un léger malaise t’envahit. Certaines personnes te dévisagent, mais ton grand sens de l’observation te pousse à faire étrangement la même chose. À peine le temps d’analyser les gens qui t’entourent, que ton attention se détourne vers le fort sympathique et charismatique staff, qui t’aborde pour t’accueillir et te conseiller. Les serveurs et serveuses se font d’ailleurs un plaisir de converser, entre deux allers-retours aux tables, et tu prends goût à les regarder couler avec efficacité de bonnes bières artisanales, aux couleurs diversifiées.

Après avoir fixé ton choix sur une bière et, bien évidemment, y avoir goûté, ta gêne s’estompe graduellement, au fil des gorgées. Et ce n’est pas que toi qui subis les effets désinhibiteurs de l’alcool : tout le monde assis au bar. Certains se mettent à te raconter des histoires abracadabrantes avec tellement de véracité dans leurs propos que tu ne peux que croire (du moins, sur le moment) en leurs histoires complètement loufoques. D’autres tendent plus vers l’opposé, et préfèrent largement t’écouter, plutôt que de « s’exhiber la personnalité ». Et toi, tu te laisses emporter par la vague, et tu flottes un peu entre les deux. Le plus important dans tout cela : tu t’y sens acceptée. Et c’est à partir de ce moment que tu sais que plus d’une fois, tu y retourneras.

Toutefois, comme rien n’est parfait dans la vie, ces fortuites rencontres t’amèneront parfois vers des déceptions. Vers de fausses amitiés, qui s’effaceront dès que tu auras mis les pieds hors de ce pub. Vers des rencontres amoureuses s’annonçant prometteuses, qui malheureusement, mourront dans la chambre à coucher.

À l’inverse, de belles rencontres avec une variété incroyable de gens inspirants, désamorceront ton désappointement. De vraies amitiés se formeront, puisque tu établiras des liens avec des personnes que tu fréquenteras à l’extérieur de ce pub, à diverses occasions. De vraies relations amoureuses se construiront… oh well, non, pas nécessairement, mais c’est toujours permis d’y croire, non? Sait-on jamais!

Mais par-dessus tout, tu te souviendras de cette soirée où tu tournais ton cellulaire dans ta main, quelque peu angoissée, et où tu as pris tout ton petit courage pour enfin sortir de ta zone de confort. Tu me diras que ce n’est clairement pas aussi wild que de partir en road trip avec son back pack, c’est certain, mais c’est un début, une première étape de franchie. Sois fière! Et fort probablement que oui, l’alcool était la béquille qui t’a aidé au début à te déniaiser, à aller vers autrui. Mais il y aura de ces soirées où tu t’étonneras à n’y prendre qu’un café et d’y être tout aussi efficace socialement!

Bref, maintenant que t’as trouvé ce lieu devenu tant confortable que tu le considères comme une deuxième maison, où t’as l’impression même d’y avoir trouvé une petite famille, reprends ton courage à deux mains, fille, et retournes vers d’autres inconforts, d’autres horizons. N’attends plus que tes amis soient libres pour faire des activités. Parce que de participer seule à une activité peut t’apporter des amis! (Et l’amour, peut-être un jour?) Continue d’apprendre à connaître autrui, et par le fait même, d’apprendre à te connaître, toi! Et finalement, fait un peu d’introspection en regardant la p’tite timide que tu étais, celle qui n’osait jamais sortir seule par peur d’être jugée, celle a qui t’aurait systématiquement fait un câlin pour la sécuriser si t’avais pu la croiser, et célèbre cette femme que tu es devenue, en lui levant fièrement ton verre! Cheers!

Par Patricia Binet-Rioux

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