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Pitcher sa peur

Il y a bientôt deux ans, j’ai pitché ma peur en bas d’une montagne au Costa Rica.

Ben oui, le Costa Rica. Je sais que tout le monde est allé là. C’est cliché, mais c’est ça!

C’était pendant une retraite de yoga.

Ben oui, une retraite de yoga. Je sais que c’est exactement ça que tout le monde s’en va faire au Costa Rica.

C’était après une année difficile. Celle de mes 29 ans. Remise en question, séparation, vieux démons qui ressortent, amitiés qui se brisent, ben d’la peine, ben d’l’angoisse.

J’allais avoir 30 ans début avril pis j’avais envie de terminer cette intense décennie avec panache, faire quelque chose de spécial, sortir de ma zone de confort, aller loin. Pas juste trop boire pis finir au karaoké du coin (chose que je me suis quand même empressé de faire à mon retour. Tsé, une tradition.)

Faque je suis partie, avec 3 de mes amies de longue date, me perdre dans les montagnes pis faire beaucoup trop de yoga pendant 10 jours. Allô l’acide lactique!

Je ne suis pas particulièrement spirituelle. C’était pas tellement mon genre de faire ça. Trop cynique je pense.

Mais tabarouette que ça a fait du bien!

Juste d’la nature, des bibittes weird, de l’air humide et pur, un coq qui chante à 5h du matin pour te réveiller pis des fruits ben trop frais pour être vrais.

On parlait beaucoup, partageait beaucoup, pleurait beaucoup. Ça fait ça les retraites de yoga. Ça libère. Ça rapproche.

Vers la fin du voyage, on a fait une activité, les 9 femmes ensemble.

On a toutes écrit, sur un p’tit bout de papier, ce dont on voulait se débarrasser à notre retour à la maison.

Dans l’absolu, là. Pas juste : faire le tri dans mon linge d’hiver, mettons.

Quelque chose de deep, qui nous pèse, dont on aimerait se délester, sans savoir si on va y arriver.

Moi, j’ai écrit : La peur

La crisse de peur. Chronique, récurrente.

La peur qui freine, qui embrouille toute.

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Source

On a regroupé nos ti-papiers dans une feuille de bananier qu’on a pliée, attachée et jetée en bas de la terrasse, dans l’immensité des montagnes costaricaines.

Je sais pas ce que chacune a marqué sur son bout de papier, mais tout le monde avait les yeux plein d’eau pis un sourire de soulagement, de fierté.

Certaines ont crié.

Vu de l’extérieur, ça fait peut-être un peu secte-hippie, mon affaire. Mais j’vous jure que c’était pas ça! On chantait pas « Kumbaya my lord », en cercle, nus pieds, en purifiant des affaires par le feu.

On était juste des femmes de partout, de tous âges, qui décidaient de tourner la page sur quelque chose, avec force et détermination.

Je suis revenue à Montréal, vivifiée (pis bronzée avant tout le monde).

Il me restait à peine 1 semaine pour envoyer ma candidature à L’École nationale de l’humour, comme auteure.

Ça faisait un p’tit bout que j’y pensais.

Mais j’arrivais toujours au même constat : c’est pas raisonnable, y’est trop tard, j’ai 30 ans, le programme coûte cher, blablabla.

Ça, c’est la peur qui disait ça.

Mais la peur, on se rappelle, était en train de s’évaporer dans la jungle, sur un p’tit bout de papier qui, j’espérais, allait se biodégrader rapidement.

Faque j’ai auditionné. J’ai envoyé des textes. Pis ça a marché.

J’ai lâché ma job que j’avais depuis 10 ans.

Pis j’ai écrit intensivement pendant 1 an et demi.

Aujourd’hui, je suis travailleuse autonome, auteure pigiste, rédactrice, appelez ça comme vous voulez! C’est pas toujours facile, pas tant stable, souvent angoissant. La peur revient chiller chez nous régulièrement.

J’ai essayé de la re-pitcher du haut de mon balcon de Petite-Patrie, au 2ème étage. Ça fait pas la même affaire, j’vous l’dis. Ça tombe dans la cour en bas pis faut que j’aille la ramasser pour pas me faire chicaner par mes proprios. Mais l’intention est là.

Je peux pas me payer une retraite de yoga à chaque fois que j’ai peur. Faque j’essaie de me rappeler cet instant-là et avec quelles fougue et énergie j’ai attaqué cette trentaine que je redoutais.

Parce qu’en fait j’ai toujours eu peur. De toute. Peur de pas être assez bonne, assez drôle, assez belle, assez ci, assez ça. Peur du changement, de l’inconnu. Peur de faillir, de déplaire, de décevoir.  Peur de perdre. Peur qu’on ne m’aime pas.

S’en débarrasser complètement, c’est une grosse job. La job d’une vie, j’pense ben.

Mais peut-être qu’un jour, à force de travail sur moi, je n’aurai plus besoin de pitcher ma peur à bout de bras.

Source photo de couverture

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