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La lettre manuscrite

Tu es dans un petit café avec une amie, en train de lui raconter tes soucis. Des tracas du travail aux tourments amoureux, tu converses jusqu’à la dernière goutte de ton p’tit liquide chaud et réconfortant. Tu songes même à reprendre une deuxième dose de caféine, dans un verre pour apporter cette fois. Au cas où tu le finisses chez toi.

Tu éprouves une certaine facilité à te confier à cette amie, alors qu’il n’en est pas toujours ainsi avec autrui. Tu lui racontes aisément ce que tu n’arrives pas toujours à dire aux autres, aux personnes concernées. À ceux et celles vers qui tu aimerais t’ouvrir, sans trop savoir comment procéder.

Puis, ton amie et toi, vous vous remémorez cette ère un peu moins technologique, dans le temps où la lettre était beaucoup plus utilisée. Dans le temps du secondaire, où tu tentais secrètement d’insérer ta lettre dans le casier de ton destinataire. Dans le temps où il était beaucoup plus courant de confier ses écrits entre les mains d’un facteur. Dans le temps où tu dénigrais parfois le geste, en croyant qu’il était beaucoup plus courageux d’exprimer tes sentiments de vive voix, plutôt que de les étaler sur papier. Et pourtant…

Il n’y a rien de plus sincère et libérateur que de prendre le temps de s’asseoir et de mettre de l’ordre dans ce que l’on ressent, de placer nos idées, en entremêlant la structure d’un texte et l’improvisation de nos pensées. D’ailleurs, tu éprouves une certaine nostalgie à ne plus laisser s’enchevêtrer tes émotions avec du papier et un crayon.

Que ce soit pour écrire un poème rempli de moment nostalgique et d’humour à une grande amie qui déménage à mille lieux de chez toi… Que ce soit pour communiquer avec une cousine éloignée que tu considères presque comme une sœur, de qui tu désires te rapprocher par vos mots, le temps d’une lettre, le temps d’effacer ces kilomètres qui vous séparent… Que ce soit pour écrire des excuses à quelqu’un de précieux avec qui tu t’es emporté par de pauvres paroles exacerbées…

Ou pour déclarer à ta flamme, un amour grandissant. D’oser te mettre à nu sur papier, sans toutefois rapidement l’exhiber. De prendre le temps de poster la lettre, pour que le destinataire prenne à son tour le temps de la recevoir, la regarder, être intrigué, la dévêtir de son enveloppe et prendre le temps de te lire, te découvrir, pendant que tu te dévoiles à travers tes mots, ton style, ton écriture fébrile. De vivre cette grande sensation de proximité, alors que l’expéditeur et le destinataire sont pourtant distants. De ressentir une certaine insécurité, car ce moment brut où tu as composé cette lettre est resté figé dans le temps, alors que la vie, elle, a continué. Tu as peut-être même déjà remis en question le contenu, le temps que celle-ci soit bien acheminée. Tu vis aussi avec la crainte ou le soulagement que celle-ci n’arrive jamais à destination.

Toutefois, à l’arrivée des courriels et de la messagerie texte, tu as suivi le courant sans trop te rendre compte que tu t’es rangé du côté de la facilité, des messages envoyés promptement. Oui, il y a une certaine authenticité à parler ou écrire sans trop réfléchir, mais ça n’équivaut en rien à prendre le temps de t’installer pour écrire, de laisser place à tes émotions pour qu’ainsi, elles t’envahissent le corps, jusqu’à la pointe de ton crayon. Pour que tu puisses étaler sur papier ta douce vulnérabilité. Maintenant, lorsque tu écris, tu as l’impression que tes doigts tapent plus rapidement que le fil de ta pensée. Tu écourtes ton long discours en décrivant parfois ce que tu ressens par des émoticônes. Tu te relis rapidement au cas où ton auto-correcteur ait gaffé. Puis tu appuies sur « envoyer ».

Le destinataire reçoit alors ton pauvre message, trop étroitement cadré dans une bulle de messagerie texte. Il a donc le choix de te lire, ou de t’ignorer. De ne jamais vraiment ouvrir ton message, ou de « scroller » jusqu’à en percevoir la fin. De lire, plus ou moins. S’il est trop pressé par le temps, il est également possible qu’il le lise trop rapidement. C’est à ce moment que l’unicité d’une lettre dépasse largement le faible impact d’un message texte, reçu parmi tant d’autres.

Bien sûr, la messagerie texte offre souvent ce « merveilleux » service gratuit d’accusé de réception, en inscrivant une petite mention « lu » lorsque ton message texte a bien été reçu. Un service qui non seulement est gratuit, mais te donne en bonus l’angoisse ressentie à te demander si tu obtiendras une réponse. À te demander si ton ami te pardonne, à te demander s’il y a réciprocité lorsque tu déclares ton amour. En fait, peu importe ce que tu écris, tu finis par te demander si la personne « care » assez pour continuer d’échanger, dans cette discussion que tu as entamée. Alors que l’acheminement d’une lettre par la poste peut te sembler plus incertain, tu peux toujours te fier au courrier recommandé, en déboursant des frais cependant, pour t’assurer que ta lettre se rende à destination. Toutefois, un accusé de réception, quel qu’il soit, n’engage en rien le destinataire à répondre à son expéditeur. Écrire, c’est un risque à prendre, d’une façon ou d’une autre.

Finalement, après avoir échangé de tout cela avec ton amie, ton deuxième café à la main, tu regardes l’heure et, avant de quitter, vous vous questionnez sur ces moyens de communication qui semblent parfois biaisés par la rapidité qu’offre la technologie. Puis, vous repartez chacune de votre côté, dans l’espoir d’oser à nouveau écrire des lettres manuscrites, car ce que l’on ose guère se dire dans le blanc des yeux, mérite que l’on s’ouvre le cœur, tout en espérant atteindre celui de l’autre. Il est donc grand temps de libérer de leur étroite bulle ces messages textes beaucoup trop longs, et de se remettre à nos crayons!

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