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La vie après la mort

J’ai 24 ans maintenant. Depuis déjà 3 mois et 14 jours. Je regarde devant moi, l’avenir, tellement lumineux que je ne peux pas discerner ce qui s’en vient. Aveuglée par ce désir de continuer et de découvrir ce que la vie me cache.

Mais ça n’a pas toujours été le cas. Ma famille vous le dira. Mes amis vous le diront. J’ai été morte, jadis. Sans vie. Qu’un souffle pour dire qu’un corps amaigrit tenait le coup. Que des lambeaux de chair fondus comme glace au soleil. Que des os qui me disaient qu’ils ne tiendraient pas la route. Qu’un cœur qui rapetissait, qui se conservait autant que possible, mais qui n’avait plus de place pour aimer ni être aimé.

Le gouffre. L’enfer qui me tenait par les pieds, puis me berçait, proche de son sein. Me nourrissait de peur, de colère, de honte et de chagrin. Son lait vicieux qui me tuait à chaque instant. Pourtant, j’en demandais plus. Et on m’en offrait. En fait, c’est elle qui m’en offrait. Cette maladie.

L’anorexie.

Elle m’offrait le contrôle que j’avais l’impression de perdre. Gérer ses aliments, connaître sur les doigts leurs apports énergétiques, défier la balance…et surtout, me flatter le dos et me féliciter de tous les efforts qui ont porté fruit… mais il en fallait plus encore. La roue qui tourne, et qui tourne. Encore plus vite, plus bruyante.

Je m’effaçais pour pallier à cette cacophonie interne, ce brouhaha entre mes deux oreilles, cette torture psychologique ô combien satisfaisante. De plus en plus subtile, de plus en plus furtive, de plus en plus petite, de plus en plus réduite, de plus en plus isolée, de plus en plus… morte.

Couper les ponts qu’elle m’ordonnait. Seulement elle et moi. Main dans la main. Pour toujours. Pour toujours…

Mais un contrôle excessif devient incontrôlable. La perfection extrême devient l’imperfection. Les extrêmes n’auront jamais leur place bien longtemps dans ce monde : ils créent des tensions trop importantes sur la balance qui crient à être compensées. L’équilibre.

J’ai considéré l’anorexie comme mon amie bien longtemps. Trop longtemps. 4 ans, voire 5 ans. Des années à me priver de relations humaines, d’amour, de plaisir, de bonheur, de rires, de zénitude, de paix… pour une relation toxique avec moi-même. S’étouffer soi-même. Sous ses commandes. Cette sombre reine, si puissante, si manipulatrice, si insidieuse. Me reprenant la main et repartant avec un morceau en plus.

Puis je me suis rendu compte que cette reine ferait partie de moi toute ma vie. Me suivant pas à pas, les mains froides toujours prêtes à m’agripper. Elle était une partie de moi et le sera toujours. Sombre, mais toujours.

Pourtant, elle n’était pas mon moi en entier. Elle ne correspondait pas à ma globalité. Qu’une minime partie. Qu’un morceau du puzzle. Qui avait maintenant pris trop de place, trop de moi. Qui avait tu les autres reines. Laissées pour compte.

Le combat. La révolution. Ses reines blanches qui ont repris leurs forces. Peu à peu, de plus en plus. Jadis agenouillées, maintenant debout. Les épaules reculées, la tête droite, le menton qui vise la victoire.

Reine du bonheur, reine du plaisir, reine de l’amour, reine de la paix… Toutes, autrefois soumises, ont repris leurs trônes. Jour après jour, année après année. La patience, la persévérance… la victoire sur la mort.

La reine noire reste, mais sait que le combat est une peine perdue. Ces reines lumineuses aveuglent cette reine obscure qui me prenait la tête.

Il faut connaître la mort, pour savoir la vie. Il faut la vie pour reconnaître la mort. Jamais l’une sans l’autre.

Chacune à sa place. L’équilibre. Cette reine noire reste.

Elle reste.

Mais vaincue.

Pour l’instant.

– D’un simple être humain qui a combattu et combattra toujours l’anorexie

Anonyme

Source photo de couverture

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