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La battante (pour Rachelle)

Depuis quelques mois, quelques amis et moi-même avons commencé à suivre des cours de kick-boxing dans le but d’apprendre un nouveau sport, de garder la forme et de se voir en dehors du travail qui est le lien qui nous unit à la base. Nous y côtoyons des combattants d’arts martiaux mixtes, des ceintures noires de taekwondo et des types comme nous, venus tenter une nouvelle expérience, chacun y trouvant son compte selon sa motivation de départ. Les cours étant donnés sur une base régulière, deux fois par semaine, et fréquentés habituellement par moins d’une dizaine de membres assidus en comptant notre instructeur, nous avons assez rapidement développé une complicité et ainsi appris à connaître une partie de nos vies privées et de nos cheminements personnels.

Mon ami Yannick, qui m’avait d’abord invité à me joindre au club de boxe, jeune éphèbe dans la mi-vingtaine, diplômé de droit et ceinture noire de taekwondo (oui, des fois, je le hais!), m’avait demandé si je voulais participer à un nouveau cours de krav maga donné le jeudi soir, discipline combinant arts martiaux mixtes et autodéfense, ce que j’acceptai avec entrain.

Mis à part Gloire et Steve, deux compétiteurs de MMA, et Yannick, mon apollon d’ami, les autres participants du cours m’étaient inconnus, mais l’un d’entre eux avaient attiré mon attention : une femme grande et mince qui boitait un peu, les cheveux en bataille comme son corps semblait l’être, mais surtout le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Pendant le jogging d’échauffement, elle suivait la cadence d’un pas lent et plutôt saccadé, ce que je croyais être le résultat d’une blessure antérieure. Ce n’est que lorsque nous nous sommes mis en équipe, elle et moi, pour pratiquer une technique de coup de pied, qu’elle a dévoilé sa prothèse à la jambe gauche, m’invitant implicitement à être plus indulgent envers sa capacité à se déplacer aussi facilement que le reste du groupe, sans toutefois émettre de réserves quant à la force que je devais appliquer sur le sac de frappe que nous tenions chacun notre tour. Bien au contraire, malgré la crainte que j’avais de lui faire perdre l’équilibre en envoyant mes coups, elle n’avait pas peur de me challenger pour que je lui envoie toute la gomme, et elle ne se faisait pas prier pour donner tout ce qu’elle avait lorsque c’était son tour de frapper. Tout au long du cours, qui durait deux heures, elle souriait, elle rayonnait, bref she was having a blast.

Elle s’appelait Rachelle. Elle venait tout juste de « kicker le cul au cancer », comme elle disait si bien. Toutefois, sur le champ de bataille contre la maladie, elle y avait laissé une jambe, mais il n’avait jamais été question pour elle d’y laisser l’espoir.

Rachelle me racontait qu’elle était en voie de compléter sa formation de camionneuse et qu’elle projetait de parcourir le Canada et les États-Unis au volant de son Mack Truck, dévorant la route comme elle dévorait la vie. Elle avait non seulement choisi de vivre, elle avait choisi de vivre intensément chaque moment présent et de se battre pour chaque moment à venir, à grands coups de pied s’il le fallait.

Le temps qui nous est escompté est précieux et Rachelle a décidé de n’en laisser filer aucun moment sans y avoir mordu à pleines dents; choisir la vie sans compromis, c’est ce qu’elle m’aura appris.

Pour Rachelle la battante, qui a encore tant à voir et qui, surtout, n’a pas fini de nous en faire voir.

Par Simon Guérard

Source photo de couverture

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