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Les bulles oniriques de bain

Tu allumes une chandelle parfumée (ou 4) et fermes les lumières de la salle de bain. Disposition favorable à la relaxation du corps tendu. Tu entres dans ta douche. Tu fais couler de l’eau trop chaude parce que t’avais frette. Tu augmentes encore la température de l’eau parce que t’aimes ça te brûler les fesses. Tu te couches au fond du bain, enveloppée par ses parois rigides, la tête accotée sur le rebord. Tu lèves les jambes vers le plafond, tu laisses l’armée de gouttelettes se jeter sur tes pieds flétris, et tu médites. Ça chatouille.

T’es si angoissée, c’est ton moment de détente et tu l’utilises pour te débobiner les idées délétères qui repassent en boucle depuis que l’aiguille du jour transperça la plénitude de l’esprit endormi. Tu les étales devant toi tout en persistant, placide et impassible. Elles défilent en noir et blanc, artéfacts ou archives d’une vie dont l’encre des clichés ruisselle pour se vider dans le puit unique du bain. Ces mauvaises émotions filtrées par un amoncellement exorbitant de cheveux paraîtront lointaines, à quelque part dans les sinuosités des tuyaux souterrains, pour enfin que tu te sentes plus près de toi-même. Assis en indien au fond de la majestueuse baignoire incrustée de pierres ambrées, la trajectoire lumineuse de ton regard entrecroise les couleurs irradiantes des gemmes, chaque oscillation de tes globes oculaires provoque une étincelle clignotante d’apaisement. Tu t’éveilles à l’intérieur.

Et tu t’enfonces.

Tu lèves les mains vers le haut sous le jet de pluie et tu oublies instantanément que tu es mouillée. Et que l’eau, c’est liquide. Les sensations se confondent, incertaines, et se font passer pour autre chose : usurpation totale de l’existence tangible dans toute sa complexité. Tu t’installes confortablement dans un état second où la réalité n’a plus de sens et le surréel semble bien plus plausible. Tu vogues dans les myriades de possibilités de l’imaginaire, tu te perds facilement dans la fantaisie, cette distraction évanescente qui te garde saine d’esprit. Comme tirées par en dedans, tes  paupières se ferment.

À cette exacte distance du jet, les gouttes se perçoivent autrement lorsqu’elles te percutent. Tu les sens sur ta peau, mais elles ne prennent plus la même forme. Elles sont indépendantes et plus complètes. Elles n’appartiennent plus à une giclée rectiligne d’océan, mais à de multiples petites particules d’eau qui s’épanouissent chacune de leur côté…

Tu t’enfonces de plus en plus.

Tu as l’impression qu’une volée de coccinelles et de scarabées frappe tes paumes à plein fouet. Tes mains sont redoutables, rien ne les fait fléchir, et les milliers de minuscules larmes de coléoptères s’assomment et chutent à toute allure au sol smaragdin sur lequel on y décèle de temps en temps un clin d’œil furtif, un frisson féérique de diamant.

« Depuis quand est-ce qu’un vase de cristal rempli d’une aurore de dragées phosphorescentes juche sur le haut de ton palmier de marbre sculpté ? »

Tes entrailles grouillent de bestioles pullulantes qui te soufflent de drôles de mots derrière les oreilles. Tu rigoles. Une horde d’araignées gracieuses (ça peut exister ça ?) se faufile à tes côtés pour te tisser le corps de poésie. Elles prolongent tes ramifications cervicales de pensées dentelées et farfelues aux arômes de sève enivrante. Tu grafignes des cigales de tes petites aisselles piquantes. Proies empalées et poils épineux d’une femme robuste d’esprit. Fait que ouin, à ce moment-là, il est peut-être temps de sortir du bain.

T’es tellement enfoncée que tu te crois dans ton délire et les connexions irréalistes deviennent naturelles. T’es un peu folle, c’est cool comme ça.

Voilà peut-être comment parvenir à expérimenter l’émerveillement. Interrompre la banalité des activités quotidiennes pour laisser place à la fantaisie des sensations. Prendre une douche, ou plus précisément, se perdre dans la rêverie voyageuse. L’imagination regorge de plaisirs spirituels qu’on ne soupçonne guère et elle assure une qualité de présence avec soi incomparable. Elle est mon refuge le plus riche et efficace pour m’évader telle une nomade dans tous les endroits qui me font envie et contrer l’angoisse dans tout son éventail de couleurs ternes qui obombre la paix d’esprit et le potentiel créateur prolifique de l’âme humaine. Jouir de l’instant présent débute avec l’acceptation libérée de toutes les traversées volatiles de la folie imaginaire et l’entretien primordial de cette vie intérieure, néanmoins ouverte en direction de l’univers, qu’on se forge quotidiennement, à force de miroirs embués.

On nous vente souvent les bienfaits des voyages vers des destinations paradisiaques, mais combien pourrait-on améliorer la qualité de vie de tous si on développait cette capacité à le faire chaque jour, et pour BIEN moins cher, par l’intermédiaire de l’imagination?

C’est important de cultiver ces moments fragmentaires de quiétude. Pour s’aider on peut y semer de l’engrais pour que les bourgeons synaptiques d’idées poussent plus vite, ou des bombes de bain LUSH, au choix!

À travers les obligations et préoccupations de la réalité, prenez un bain, égarez-vous ailleurs pendant un instant et ressourcez-vous d’une énergie chimérique. Écoutez les résonnances transcendantes de votre substance mouvante. Qui sait, vous y découvrirez peut-être de nouvelles mélodies?

Bon, j’ai fini de baigner dans ma fabulation passagère. De toute façon, j’suis quand même pas si folle.

Juste une grosse bulle de bain.

« L’émerveillement, est-ce un peu comme l’intelligence de l’imagination ? »

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