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Après l’hiver

Je n’ai pas vu ma voisine depuis la fin de l’hiver.

Je sais que l’hiver a été long (comme d’hab), mais ça fait quand même un petit moment.

88 ans, des cheveux blancs-bleus soyeux, drôlement droite du haut de ses 4 pieds 10.

Un étrange mélange de force et de fragilité.

Un pilier friable.

Elle habite au 2ème étage d’un duplex de Petite Patrie. Le bloc juste à côté de chez nous.

J’pense qu’elle est acadienne. On n’en a jamais parlé, mais elle a un p’tit accent et ponctue ses phrases de « oh chère » « merci chère » « bonne journée chère ».

Pis elle a l’air de porter en elle les grands espaces.

Elle regarde l’autre bord d’la rue comme si c’était l’autre bord d’la Baie des chaleurs.

Des fois, elle fixe de ses yeux couleur d’eau, les chars parkés pis les multiples pancartes d’interdictions.

Pis ça a l’air ben vaste son affaire. Vaste pis beau.

Bref, tout l’hiver, ma frêle voisine est sortie 4 fois par jour, pour balayer ses marches.

J’ai bien dit balayer, pas pelleter, elle serait peut-être pas capable.

Mais y’a pas un tabarouette de flocon qui a le temps de chiller plus qu’une heure sur ces marches-là.

Elle se bat contre l’accumulation, balayant paisiblement.

Pendant que d’autres rentrent du travail, sacrent après les fucking 25 cm de neige qui ont élu domicile dans leurs escaliers et pellettent avec empressement, avec rage.

Elle, elle prend son temps.

« Si je suis là, dans ces marches, rien ne pourra prendre ma place », qu’elle semble se dire.

Au début, je pensais que quelqu’un venait les dégager pour elle.

Pis je trouvais le service assez efficace merci.

Mais un jour je l’ai vue. Balayer doucement. Pendant que moi j’essayais de casser la glace accumulée sous la neige depuis des jours (parce que je suis négligente) avec une pelle du Dollarama (mauvaise idée). Elle me dit avec un sourire dans la voix :

– C’est d’la grosse neige hein chère?

– Oui vraiment. Voulez-vous de l’aide?

– Oh non non chère! J’sors souvent quand c’est tempête. J’aime ça. Ça m’occupe. Je l’fais à mesure, c’est moins difficile de même.

– Votre technique est meilleure qu’la mienne en tout cas!

– Oscar!

– Pardon?

– Oscar, les balais! C’est les meilleurs!

– Ah ben oui! Mais j’peux quand même le faire pour vous madame…

– Arrête moé ça chère, t’es ben fine, mais si j’balaie pas, j’ai rien à faire.

– Ah ben ok.

J’ai quand même pelleté le gros rempart fait par la déneigeuse en bas de ses marches.

J’pense qu’elle a fait semblant de pas le voir. L’orgueil tsé.

On a eu des p’tites discussions comme ça tout l’hiver. Sur Oscar, le refroidissement éolien, le verglas pis la grosseur des flocons.

Elle a pas honte de parler de température, elle.

Mais là, depuis qui fait beau, plus rien.

Je ne la croise plus. Je n’entends plus le swiffswiff rassurant de son balai sur les marches, qui me rappelle qu’elle est là.

Semaine dernière, je vois des gyrophares dans la rue.

Je pense en panique : « fuck, c’est ma frêle voisine d’hiver »

Je sors en trombe sur le balcon. L’ambulance est juste devant son bloc.

Mais j’suis pas la seule qui sort pour voir. J’entends :

– Hé chère, quessé qui s’passe don?

Sans son manteau d’hiver, je constate toute la délicatesse de ma voisine. Son côté cassable.

Là j’peux pas vraiment lui dire que j’étais sûre que c’était pour elle. Je me contente d’un :

– Je sais pas, rien de grave j’espère.

Petit temps, juste pour pas trop lier les deux sujets. J’enchaîne :

– Ça fait longtemps que j’vous ai pas vue vous.

– Ah tsé chère, l’été j’ai moins de choses à faire. C’est ben beau là les feuilles pis les oiseaux, mais moé j’aime mieux l’hiver.

– Ah oui? C’est rare quand même.

– Ouais, toute est plus calme, plus figé. C’est beau. Pis j’aime pas avoir chaud.

Les ambulanciers sortent d’un appart voisin, sans patient. Ils repartent tranquillement. Ma voisine dit simplement :

– Ah ben coudonc. À la prochaine ma belle fille.

Elle rentre. Je reste seule un moment. La prochaine fois sera peut-être dans vraiment longtemps.

Même si j’haïs l’hiver et sa longueur abusive, j’ai quand même hâte de la voir sortir sur son perron, de l’entendre dire « et chère, j’te dis qu’c’est pas chaud » pis de la regarder balayer, sereine, avec Oscar.

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