Menu

Dans la solitude des champs de coton : de la pure théâtralité

Dans la solitude des champs de coton, présenté dans le cadre du Carrefour international de théâtre de Québec
Texte • Bernard-Marie Koltès Mise en scène • Brigitte Haentjens Avec Hugues Frenette et Sébastien Ricard


Source

Un mot qui revient souvent dans cette pièce : désir. Mais c’est autant de l’état de manque dont il est question, forcément sous-jacent au désir, à cette possibilité d’un deal, ici jamais conclu. Le texte peut être lu et entendu sous une pluralité de sens; comme une transaction mercantile ou amoureuse ou amicale, par exemple. Au cœur de la solitude, le besoin de rencontre, quelle qu’elle soit. Même dans un champs de coton, et même à l’« heure du crépuscule », même si elle peut être l’« heure de la correction ».

Tel qu’écrit dans le carnet de création de la pièce : « La solitude, c’est la théâtralité pure, dans l’exigence de la verticalité des dialogues, dans une langue qui est difficile à assumer. »

Le spectateur entre littéralement dans une arène, un cube, un ring de boxe en quelque sorte. Le lieu de cette rencontre entre deux hommes au cœur de la nuit reste indéterminé. La ville. Une ruelle peut-être, avec le public pour emmurer cette joute verbale. La nuit, d’où cette obscurité et timidité dans l’éclairage, avec de plus rares spots aux visages des protagonistes. Deux monologues et deux identités qui s’affrontent. L’humilité 1 contre l’arrogance 1. L’action se joue dans les paroles et les mouvements — dans cette performance physique — des deux comédiens. Enfin, une dame notait après la première que c’était comme « du Molière avec de la drive ». Oui, du Koltès, ç’a d’la drive. Un Frenette et un Ricard avec.

Koltès, théâtre, citation

Dans la solitude des champs de coton de Koltès reste un texte énigmatique. Au public d’y donner ou d’y trouver son propre sens [ce qui lui sied le mieux], d’y interpréter les rapports de force engagés et tout palabre philosophique exposé. Dans la voix et dans le corps. Les mots accompagnent ici le mouvement en soi. Il serait possible de consacrer un dossier complet au mouvement. Chapeau pour la mise en scène et la direction des comédiens ! Comme énoncé par le dealer, il n’y a pas un homme « qui ne fait pas un pas qui ne soit pas homologué. » C’était ça : une véritable partition de pas. Un tout homologué (quoique, oui, l’improvisation dans l’instant d’un micro geste garde bien sa place). Une « partition qui a du lousse » avec une gestuelle développée à partir « de l’inconscient des mots », comme le mentionnait Brigitte Haentjens lors de l’entretien avec le public. Des lignes ni droites ni courbes, parfois promptes, découpées ou très lentes. Devant la lenteur de certains pas et gestes, j’ai pensé au travail de l’artiste vidéo Bill Viola. Inversement, dans la furtivité et les quelques mouvements saccadés et agités du client, les hommes encagés de Francis Bacon me sont apparus.

Dans la solitude des champs de coton_15_crédits Jean-François Hétu
© Jean-François-Hétu

La loi de la chute des corps est relevée, comme quoi il est plus sain de vivre au dernier étage mais la chute y est plus dure. Les corps tombant au combat; comparaison peut être faite aux animaux qui se mordent et se déchirent. Puis aux humains qui font également pareil. À la chute s’associe la pesanteur dans les déplacements et à d’autres étapes, la légèreté. J’ai trouvé que la mise en scène laissait place à bon nombre de codes iconographiques.

Dans la solitude des champs de coton_15_crédits Jean-François Hétu
© Jean-François-Hétu

Le client qui lève un doigt vers le ciel, ce qui n’est pas sans rappeler l’adage confucéen « Quand un sage montre le ciel du doigt, le fou regarde le doigt ». Le doigt du sage et le poing du fou.

Dans la solitude des champs de coton_15_crédits Jean-François Hétu
© Jean-François-Hétu

Du client et du dealer, y en aurait-il un vraiment plus fou que l’autre? Dans nos rapports polissés, le corps-à-corps n’est-il pas inévitable? Marquant autant le début que la fin, car on se refuse de s’abandonner à l’autre et tantôt de l’abandonner vraiment. « […] je n’ai jamais appris à dire non, et ne veux point l’apprendre; mais toutes les sortes de oui, je les sais […] » Eh bien, dire oui à une dialectique sauvage, à la confrontation. Ou non. Mais parfois résister est plus difficile encore. Et si l’on se trouvait à traverser le sillon d’un champs trop longtemps stérile…

champs de coton

Photo de couverture © Jean-François-Hétu

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2020. Tous droits réservés
Conception de site web - Effet Monstre