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L’Homme qui m’a violée était féministe

C’est une vérité qui m’a fait mal. Elle m’a fait mal parce qu’elle contredit tout ce pour quoi je me bats.

Tous les jours, je continue de croire que les humains à la naissance sont bons, purs et pleins d’un beau potentiel de vie.

Chaque enfant mâle qui naît peut devenir un homme (ou pas) bienveillant, conscient de son environnement.

Malheureusement, la réalité n’est pas exactement celle que j’imagine pour notre monde.

Et ce fait- là, je l’ai pris en pleine face plusieurs fois. La descente est violente, je peux vous l’assurer.

Avant de me faire agresser, j’avais eu beaucoup de chance. Je m’étais mise en danger plusieurs fois et, à chaque fois, je m’en suis sortie indemne, physiquement et psychologiquement.

Ce qui fait que lorsque je me suis trouvée en tête à tête avec un réel prédateur, je n’ai pas douté outre mesure de sa sincérité, je ne suis pas restée sur mes gardes et j’ai laissé la méfiance sur le trottoir.

C’était une date okcupid, alors j’avais pris le temps de discuter avec lui avant de le rencontrer. Mes souvenirs sont flous en ce qui concerne la discussion, mais j’avais assez bien balisé le terrain pour qu’il comprenne que je n’étais pas quelqu’un qui écoute sans rien dire des discours limites.

Lors du rendez-vous (deux longues heures), j’ai beaucoup parlé, il a répondu avec respect, délicatesse et compréhension. À travers un mécanisme verbal (ce qui ne signifie pas véritable), il se distancie de ses racines familiales profondément ancrées dans une religion ne prônant pas la liberté des femmes. Au contraire, dans sa culture d’origine, la sexualité des femmes est cadrée dans l’exercice du mariage et réservée à la reproduction.

Non-attachée aux stéréotypes et confiante de l’évolution des moeurs, je lui demande sa position vis-à-vis cette réalité et cette éducation.

À force d’arguments visant à me rassurer et quelques anecdotes amusantes, il me laisse penser qu’il est de la nouvelle génération, de ceux qui ne croient plus en ces limitations psychologiques et corporelles. Il ajoute même avec une forte emphase qu’il admire la manière dont je vis ma vie.

Visiblement, mon historique sexuel libéré (dont il ne sait qu’un tout petit morceau) impose un sentiment d’admiration chez lui, comme heureux « d’enfin » tomber sur une femme qui s’assume. À ce moment-là, j’ai un peu tiqué mais, flattée, j’ai souri sûrement, ou prononcé une banale réplique de flirt.

Évidemment, le sujet du féminisme est arrivé dans notre échange, et ce, pour plusieurs raisons. La première, c’est parce que cet engagement est présent dans ma vie et que l’annoncer permet à mon interlocuteur de se faire une idée de mon positionnement moral. L’autre raison est que parler de mon féminisme est un moyen de jauger l’autre, l’homme en l’occurrence quant à sa propre posture vis-à-vis des femmes.

Et là, j’ai en face de moi un homme féministe, qui y croit, qui m’encourage à continuer mon combat, qui croit que les choses changeront, que les moeurs encore seront « challengées », que les morales religieuses ne sont pas des fins en soi.

Quoique prémâché, le discours m’a convaincue et j’ai lâché prise, me laissant aller à la séduction et aux allusions sexuelles, petits sourires en coin et autres effleurements de peaux.

Comme je me suis trompée. Comme j’ai eu tort de baisser la garde. À l’époque, je pensais qu’un homme féministe était un homme inoffensif. Je pensais que se dire féministe voulait dire comprendre la nécessité du consentement. C’était faux.

Cet homme a couché avec mon corps sans me demander la permission. Lors de cet acte qu’on appelle viol, il m’a insultée, a fait de mon corps l’objet d’un fantasme de domination comme ceux qu’on voit par milliers sur les sites de porno mainstream.

Après coup, j’ai repris le peu de force qu’il me restait pour tenter de lui expliquer. Pour lui assurer que rien de ce qui venait de se passer n’était acceptable au contraire : violent, humiliant, traumatisant.

Il m’a répondu le plus simplement du monde que parce que j’avais de l’expérience sexuellement, il avait cru logique que j’aime ce genre de sexe. Lequel? lui-ai je répondu.

“Kinky”

Pour lui, ce faux féministe à la libido incontestable, son agression était une forme comme une autre de “kinky sex”. Après ma tentative d’échange, il a fini par accepter de quitter mon appartement en me traitant de “whore”.

Avec le recul et après m’être longtemps culpabilisée de cette agression, je comprends que cet homme a utilisé (entre autres) l’étiquette féministe et son adhésion verbale au mouvement pour me laisser croire qu’il ne me ferait pas de mal. Il m’a menti, et j’y ai cru. Il m’a menti et je serais marquée à vie.

Il faut qu’on arrête de croire naïvement que les agresseurs ne savent pas. Que la notion de consentement est complexe et que le « oui » ou le « non » verbal sèment la confusion plus qu’autre chose dans les rapports sexuels. C’est faux.

Plus important encore être féministe ne veut pas dire avoir la patte blanche, être féministe n’excuse rien, ne justifie rien. À l’inverse, se dire féministe, c’est une injonction à la conscience des réalités, à une remise en question et d’une certaine manière à une forme de mea culpa de nos expériences passées.

Nous vivons dans un monde où les violences sexuelles sont omniprésentes et où être féministe est devenue une étiquette comme les autres. Pour certaines personnes, c’est un outil de chasse, dont nous, femmes, sommes les proies.

C’est triste, car nous avons réellement besoin du poids d’adhésion des hommes, de tout le monde finalement. Cette réalité ne m’empêchera pas de croire en la bonté des hommes, mais elle me pousse à ne plus croire en les premières impressions, à réfléchir et à poser des questions plus précises, plus insidieuses. Continuons de construire collectivement à ces idées, et prenons soin de nous, sans naïveté et sans malice.

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