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Écoute moi ben, mon gars

J’étais assise dans un bar par chez mes parents, la semaine passée, avec un vieil ami du secondaire. On parlait de tout, on riait, on passait un sacré beau moment. Et puis on a rencontré quelques-uns de ses amis. Ça me fait plaisir qu’ils se joignent à nous. Plus on est de fous, plus on rit.

Je me rends vite compte que ses amis n’ont rien en commun avec moi, ni avec lui, mais la vie étant ce qu’elle est, je me dis qu’on passera quand même un beau moment, que je n’ai pas besoin d’être avec eux eternam ad vitam. J’ai un gros gilet de laine – il fait froid au Saguenay, et je n’aime pas le froid. L’un d’eux ne se manque pas de me dire : « Tu t’habilles donc ben pour venir au bar, toute qu’un kit. » WELL, PARDON. Je savais pas que je devais respecter un code strict interdisant les vêtements amples et la laine. Et je savais surtout pas que mon habillement devait te faire plaisir.

Je ne participe plus aux conversations, je me contente d’écouter.

Puis, je me mets à entendre des choses horribles. Ces gars parlent des filles assises dans le bar ou travaillant derrière le bar comme si elles étaient de vulgaires choses, comme si elles n’existaient que pour exhiber leur derrière dans des leggings au grand plaisir des hommes, comme si leur poitrine cachée dans un gilet était une abomination. Comme si par le simple fait d’être présente dans un bar et de sourire faisait de ces filles des agaces, des allumeuses, des « mal baisées ». Ça parle de leurs exs en riant de seins mous, de culs plats et de gras de ventre.

« Une chance qu’elle s’est refait faire les seins, personne aurait voulu d’elle. J’savais pas ce que je manquais. » Là mon gars, écoute-moi. JAMAIS une fille se permettrait de dire que tu devrais te refaire faire les couilles, alors à quoi tu penses quand tu dis ça? Ça parle encore de leurs exs; toutes des folles. Anyways, elles méritaient rien de mieux que de se faire abandonner et niaiser, et elles ont été chanceuses de tomber sur des bons gars comme eux qui ne les ont « pas trop décrissées ». Ça parle de filles avec qui j’ai fait mon secondaire en disant « j’l’accotterais dans le mur, même si elle me le demandait pas ».

Écoute-moi ben, mon gars. Écoute-moi ben, pis sérieusement s’il-te-plaît.

Je suis une fille. Il m’arrive souvent d’être assise dans un bar à rire. Je ne suis pas agace, je ne suis pas une allumeuse ni une « mal baisée ». Je suis une fille. Je me respecte et j’essaie de m’entourer de gens qui me respectent. J’ai le droit d’avoir du fun. J’ai le droit d’être avec des amis masculins sans avoir des relations sexuelles avec eux. Ils ne sont pas non plus « fifs », comme t’as dit, de ne pas m’avoir « sautée », comme t’as aussi dit. J’ai le droit de porter les vêtements que je veux, des plus ajustés aux plus caliss de amples si je suis bien. Mes seins ont le droit d’être mous ou fermes, et t’as pas un mot à dire là-dessus. De manière générale, je ne suis pas une chose à regarder ou à toucher et j’apprécierais que tu le comprennes.

Je suis restée calme cette fois-ci. En apparence. En dedans je paniquais. J’me sentais tellement humiliée pour toutes ces filles que vous avez démolies en quelques minutes, sans même qu’elles ne le sachent. J’me sentais tellement mal dans ma peau de fille que j’avais peur de ce que tu pouvais me faire. Tu sais mon gars, j’ai peut-être des seins et des fesses, mais une chose est certaine est que j’ai un cerveau et un cœur aussi. Je n’ai pas été créée pour toi, encore moins pour assouvir tes besoins.

Sache qu’encore une fois, tu m’as fait sentir en danger, tu m’as fait sentir impuissante. Je savais même pas quoi faire pour défendre ces filles que j’estime, ces inconnues qui ont été agressées en paroles certes, mais tout de même d’une violence assez évidente.

Tu sais mon gars, y’a beaucoup de choses que j’aurais voulu te dire cette soirée-là. J’aurais voulu te dire que j’avais mal à mon humanité et qu’on était des dizaines et des centaines et des milliers à se faire demander chaque jour si le féminisme avait toujours lieu d’être. Que j’aimerais te présenter aux gens qui doutent encore de l’existence de la culture du viol.

Je n’ai jamais été la fille qui se lève debout dans les combats féministes. Mais ce combat-là ne l’est pas. Ce combat s’adresse à tous ceux et celles qui se sont sentis, un jour ou l’autre dégradés par des paroles, ou qui ont vu leur entourage l’être. Qui n’ont pas trouvé les mots seuls pour parler.

Je n’ai pas trouvé les mots pour te dire combien ça me dégoutait et l’impact réel que ces paroles avaient sur mon sentiment d’intégrité en général. Sur ma confiance en les hommes, sur ma confiance en moi. Mes seins mous à moi, les hommes en disent quoi?

Tu vois, la seule chose que j’ai réussi à te dire, c’est « yo, moi aussi j’suis une fille » et j’ai juste foutu le camp. Shakée. J’aurais pu faire plus, mais c’est beaucoup plus facile pour moi d’écrire que de m’exprimer sur le coup des émotions.

Peut-être que si on ne nous apprenait pas que les filles sont belles et silencieuses, on aurait les mots pour pas mal moins de maux.

J’ai mal à mon intégrité féminine.

Source photo de couverture: Pixabay

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