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Hypothèque, Golden Retriever et bambins

C’est beige ici. Vraiment beige.

Je me sens limite mal pour Anika, qui est gros concentrée sur son écran d’ordinateur, à se faire aller le tape-touche sur son clavier comme s’il n’y avait pas de lendemain.

Je regarde le bureau beige. Les chaises beiges. La pauvre petite plante dans le coin, qui a pour seule source de lumière les néons rushants du minuscule bureau sans fenêtres. Ça m’angoisse un brin. J’ai l’impression d’étouffer.

Anika lève finalement les yeux dans ma direction.

« Parfait, j’ai entré tes dernières informations dans le système. Maintenant, il faut figurer comment on place tout cet argent-là qui dormait dans ton compte. »

Son gros sourire chaleureux me rassure un peu. C’est la première fois que je viens voir une conseillère financière, et j’avais la chienne avant de venir ici. J’avais la chienne de me faire dire « Heille chose, t’as 27 ans, ça te tentait pas de faire un tour par chez nous plus tôt dans ton existence et de prendre des décisions d’adulte réfléchies mettons? ».

Mais jusqu’à date, Anika est chill. Ben chill. Aucune réprimande. Aucun jugement.

« On va commencer par parler de tes objectifs. Est-ce que tu veux économiser pour un condo? »

Petit silence dans la pièce (beige).

« Non. »

« D’accord, pour une maison alors? »

« Non plus. »

« Une voiture? »

« … Non. »

Je sens les yeux doux d’Anika changer de camp. Transiter dans la catégorie « regarde-la un peu croche, elle est étrange, elle ». Elle me fixe quelques instants. Intensément.

« Mais alors, t’économises pour quoi? »

Je ne réponds pas sur le coup. J’analyse plutôt son sourcil, qui est maintenant levé. La pointe de questionnement, de jugement. D’incompréhension.

Elle doit en voir à’ pelletée, des jeunes adultes dans la fin vingtaine, fous comme de la marde de parler d’hypothèque, de première maison, de chambre pour bébé. Des jeunes adultes de mon âge expliquer leur plan de rénover le porche blanc de leur nouveau logis, d’aménager la cour pour que leur Golden Retriever nommé Cannelle puisse s’épanouir en courant après les jolis papillons qui virevoltent dans le vent l’été. Des couples heureux de parler de leur nouveau compte conjoint, de l’arrivée imminent de leur mariage.

Mais l’affaire, c’est que je ne suis pas rendue là. Pas encore.

Je rêve de souper sous les étoiles au beau milieu d’un désert marocain. J’ai envie de crier au beau milieu d’un canyon, entendre ma voix rebondir sur les parois rocheuses de parcs nationaux. De me perdre au cœur des vallées rocheuses islandaises. D’écrire un roman, perchée au haut du Shard, Londres se dévoilant sous mes yeux. D’en écrire un autre, confortablement installée sur un balcon pastel au cœur de la Toscane.

Je lève les yeux vers Anika, qui me fixe encore. Qui attend ma réponse.

« Pour voir le monde et accomplir de bien, bien belles choses. »

Le Golden Retriever va attendre.

Crédit photo couverture : Geneviève Higgins-Desbiens

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