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Ces lieux où l’on retourne

J’ai alors 20 ans. Le cœur en miettes, et non le cœur gros, je viens de sortir du travail. La soirée est sombre et douce, elle me renvoie l’image de ma peine, elle m’appelle à elle. Je la suis. En voiture, j’avale le bitume, je sillonne les crochets de ma solitude, je me rends à l’île d’Orléans. L’île d’Orléans, là où les cœurs insulaires trouvent refuge. La voiture se stationne d’elle-même près d’un quai condamné, interdit d’accès. Et c’est là, dans le murmure doux des arbres laissés derrière, sur la houle berçante du quai, au milieu de l’horizon dégagé du fleuve, que j’enfouis ma tristesse. Ce quai et l’immensité du fleuve sombre, transformé en miroir pour le ciel de pépites dorées, ont ce soir les bras apaisants, les oreilles de confidence et les épaules chaleureuses des grands frères. Ce soir, ma tristesse a trouvé son refuge et j’y dépose, comme dans un coffre-fort, la part la plus précieuse de moi-même.

Combien de fois suis-je retourné sur ce quai depuis? Et je n’ai laissé m’y accompagner que les seules personnes sachant accueillir ma solitude et ma tristesse. Endroit de recueillement, de silence, d’abandon, de lenteur. Comme il fait bon d’y retourner! J’ai beau avoir perdu mes cheveux depuis, occupé un travail complètement différent, offert mon cœur à une autre femme, lu des bouquins que je ne connaissais même pas à l’époque, quelque chose du jeune homme heurté renaît immanquablement à chaque fois. Il y a de ces lieux qui nous façonnent et qu’il faut préserver en soi pour qu’ils nous préservent en eux.  Quand j’ai peine à me retrouver, quand je suis perdu, je sais que je ne suis qu’à un pont et un quai de moi-même.

Nous sommes des animaux symboliques et nous laissons des traces symboliques derrière nos pas. Nous aimons voir la vie comme une grande ligne qui avance dans le temps, mais nous oublions que, tout au long de cette ligne, nous suivons les boucles et les détours d’une route très spéciale. Cette route, c’est celle du sens et le sens est inextricablement lié à la mémoire. La mémoire, c’est une route qui aime les crochets, qui aime les points de repères et dans laquelle nous n’avons pas d’âge.

Nous aimons nous regarder dans le miroir pour essayer de cerner qui nous sommes. Mais notre être est dispersé partout dans l’espace, dans les espaces de nos vies respectives : dans les cours de récréation de notre petite école, dans le petit coin reculé de notre chambre d’enfance où nous attendions le baiser du soir de maman, dans le parc où nous avions donné rendez-vous à noter premier amour, dans les paysages qui nous ont fait chaviré.

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Quand je retourne sur mon quai, je prends la mesure de ce qui a changé en moi. Je cherche les paysages de mon passé pour accueillir ce qui n’avait auparavant jamais surgi en moi. Étrange, cette sensation d’enserrer à nouveau la personne que nous étions il y a 10 ans, tout en prenant, avec acuité, conscience de ce que nous ne sommes plus, de ce que nous sommes devenus.

Il y a de ces voyages qu’il faut faire deux fois dans sa vie. Il y a de ces visages perdus qu’on voudrait étreindre dans les soirs les plus mélancoliques. Et, au fond de nous, notre petit village d’enfance a beau s’être élargi, s’être modernisé, s’être fait un nouveau visage, il existe intact et inchangé, parce qu’ils renferment ce que nous avons été un jour, ce que nous serons toujours un peu.

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