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Quand sortir manger rime avec culpabilité

On dit qu’on a hâte, qu’on devrait faire ça plus souvent, que ça nous manque. On appelle ça prendre un verre, souper au resto, bruncher, faire un potluck, passer la fin de semaine au chalet : toutes ces petites soirées et grands moments qui servent avant tout à prendre le temps avec nos personnes préférées et qu’on attend presque tous les jours. Quand les feuilles tombent sur le sol, on rêve de les voir tous rassemblés devant un grand buffet et, quand le temps froid s’éternise, on ne pense plus qu’au jour où on fera la file pour une place sur la terrasse. Personne ne dira le contraire et tout le monde sera partant pour une prochaine soirée.

Mais quand ces moments arrivent, qu’ils sont là, tout ce beau monde réuni et que cette table si convoitée n’attend qu’à être bien remplie, il est pourtant rare que tous demeurent enthousiastes. Les menus sont posés, la table est mise, les plats déballés et le fun commence à tomber ; parce que la première conversation reviendra encore au poids qu’il reste à perdre, au nouveau régime quelconque, au nombre de livres en trop ou en moins. Puis, l’hésitation de déguster ce qui donne vraiment envie, la culpabilité d’avoir finalement choisi et, tout ça, sans oublier de mentionner mille fois qu’on ira au gym demain et que ça faisait un demi-siècle qu’on n’avait pas mangé de même. Pendant ce temps-là, on oublie qu’on avait hâte de se voir et qu’on s’est tagué.es sur vingt-neuf photos de sangria depuis trois semaines.

Celles et ceux qui n’embarquent jamais dans ces conversations-là hocheront de la tête en se désolant d’avoir tant attendu pour entendre parler de calories et de plans alimentaires. Ces gens-là, on voulait les voir pour entendre parler d’eux, leur parler de nous, rire et profiter enfin d’une pause bien méritée. La légèreté d’un daiquiri aux fraises et de saucisses qui grillent sur le barbecue pèse pourtant si lourd qu’elle emporte la convivialité qui faisait jadis son cachet. Ils sont plusieurs à être déçus par cette terrasse tant attendue, mais ne diront rien, parce que ce serait comme de s’opposer à toute une propagande de bikini body se dissimulant derrière l’expression : « un esprit sain dans un corps sain ». Ils seront patient.es et attendront qu’on passe au prochain sujet – au moins, il finit toujours par arriver.

Bien s’alimenter et opter pour la modération est une devise tout à fait juste à appliquer dans sa vie quotidienne. Jamais on ne pourra déplorer un mode de vie sain et équilibré, on s’entend tous là-dessus. Mais l’équilibre, c’est bien là où plusieurs semblent se perdre, parce que la plupart des moments les plus bénéfiques à la santé physique et mentale consistent à décrocher d’une rigueur étourdissante et de faire la part des choses entre une occasion qui se présente de pouvoir profiter de la vie et une habitude malsaine à proscrire.

Je rêve d’un jour où on pourra partager d’innombrables repas sans que jamais la culpabilité ne soit évoquée. Qu’on s’invite à prendre un verre pour parler tellement d’autres choses que du nombre de calories qu’il contient. Et qu’on se rappelle qu’il n’y a rien de plus sain pour la tête et le cœur que de refaire le monde autour d’un énorme plat de nachos. Santé!

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