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Tu sais que t’as grandi dans un village quand…

J’ai grandi dans une petite ville appelée Princeville, dans le Centre-du-Québec. Princeville, si tu veux une référence, c’est juste à côté de Victoriaville. Princeville, la ville où la poutine a été inventée; gros débat ici, auquel seuls les habitants du Centre-du-Québec peuvent s’identifier : Princeville, Warwick ou Drummondville, nul ne sait. Bref, quand tu grandis dans une petite ville, ou même un village, tu peux reconnaître certains traits qui sont particuliers aux habitants de ton patelin. Princeville n’est certainement pas le plus petit des villages, mais j’ai quand même pu expérimenter la plupart des caractéristiques suivantes.

Tu sais que t’as grandi dans un village quand l’église, l’école primaire, la bibliothèque municipale, la salle communautaire, la patinoire sont toutes réunies dans un même endroit, et même, parfois, communiquent entre elles. D’ailleurs, t’as peut-être remarqué qu’il y a encore des crucifix dans certaines salles de classes (encore en 2018) et que la salle communautaire sent l’eau bénite.

Tu sais que t’as grandi dans un village, parce qu’il n’y avait pas d’épicerie et que le dépanneur du coin offrait des pintes de lait (seulement du 2%) et du pain au double du prix des grandes villes. Ce même dépanneur était souvent tenu par les gens qui habitaient l’appartement juste au-dessus et il portait un nom du genre Dépanneur chez Ti-Gilles, Chez Ti-Paul ou Chez Ginette, ou ben juste Dépanneur, parce que t’sais, pourquoi trouver un nom quand t’es le seul en ville? Souvent, y’avait pas grand-chose dans ces dép-là, donc votre sortie de la semaine consistait à aller faire l’épicerie en famille dans la grande ville la plus proche. Si t’avais de la chance, le dépanneur était également un point de distribution de la SAQ.

Tout comme le dépanneur, le seul resto en ville portait également un nom de monsieur ou de madame, du genre Cantine chez Lyne, Chez Josée ou Chez Ti-Bob. Le menu était pas super varié, donc tu finissais souvent par prendre la poutine ou le hamburger, accompagné de la salade du chef; de la laitue boston avec deux-trois morceaux de carotte râpée dessus.

Le bar du village accueillait le trois quart des travailleurs à 17h le vendredi après-midi et on y servait des bines pis des hot-dogs. À 22h, tout l’monde était parti se coucher après avoir bu une grosse 50 « tablette » de trop. Y restait juste les habitués de la place, genre Chauvette, Ti-Mé pi Bobby, qui racontaient leur vie à la barmaid, qui s’appelait Carole ou Monique et qui travaillait là depuis 20 ans.  Y avait aussi ceux qui arrivaient à 8h le matin, quand le bar ouvrait, pour prendre leur café pis jaser avec Nancy, la barmaid de jour.


Source : Unsplash

Tu sais que t’as grandi dans un petit village quand lorsque tu te présentes à une personne âgée, elle te demande : « T’es un.e p’tit.e qui toi? » et se met à faire des liens avec tel ou telle autre personne dont t’as aucune idée qui c’est, du genre : « Ah t’es une p’tite Pellerin, toi? La petite-fille à Guylain ou à Maurice? Ok, pis tu sors avec un p’tit Lemay? Parent avec Armand Lemay? Lui, il a déjà sorti avec une p’tite Lecours dans l’temps. C’était quoi son nom déjà? Ah oui, Antoinette. Elle c’était une super bonne amie de ma cousine Fernande! » … Hein?

T’as aussi appris à reconnaître les familles par leur traits communs, genre leur shape ou certaines caractéristiques physiques. Par exemple, chez nous, c’étaient nos cheveux noirs frisés pis notre teint foncé. Chez d’autres familles de mon patelin, on pouvait observer la même forme de nez ou encore les mêmes yeux, la grandeur ou la carrure. Ah pis, petite parenthèse, mes grands-parents ont déjà eu le dépanneur du coin. Ça s’appelait la Tabagie de Princeville.

T’as grandi dans un village. Tu pouvais aller n’importe où avec ta bicyclette ou ton skate. D’ailleurs, pour trouver tes amis, il te suffisait de repérer leur vélo. T’allais souvent jouer au 21 à l’école primaire, parce que c’était le seul endroit où il y avait des paniers de basket, même s’ils étaient dans un état lamentable. Tous les jeunes se ramassaient là le soir, parce que c’était le seul endroit pour aller chiller en paix. Dans ma ville, on était chanceux parce qu’on avait une école secondaire, mais normalement quand t’habitais dans un village plus petit, tu devais te lever à 5h30 du matin pour prendre l’autobus qui t’amenait vers la grande ville la plus proche, là où tu complétais ton secondaire.

Ah pis ton primaire, tu l’as fait avec les mêmes quinze personnes pendant six ans de temps, parce que y’avait juste un groupe par niveau à ton école, parfois même des doubles niveaux, parce que y’avait pas assez d’élèves par classe. On s’entend pour dire que si tu vivais un conflit avec un ami, c’était ben dur de t’en sauver.

Tu sais que t’as grandi dans un village quand la moitié des gens qui y habitaient étaient agriculteurs. Ta première job, à quatorze ans, a probablement été de ramasser de la roche dans les champs de la ferme du père de ton meilleur chum de gars.

Quatorze ans, c’était également l’âge où tu suppliais tes parents pour avoir une « mopette », aussi appelée scooter, parce que t’avais dont ben hâte de pouvoir te rendre à la grande ville pour faire d’autres activités que juste chiller. Dès que t’as eu quinze ans, t’as commencé à faire les démarches pour avoir ton permis de conduire au plus cr**s, parce que t’en avais assez de ta p’tite routine de village. T’avais le goût de liberté, pis le seul moyen de l’obtenir, c’était d’avoir ton char.


Source : Unsplash

T’as grandi dans un village; pas moyen d’aller à quelque part sans rencontrer quelqu’un que tu connais. Des fois, ça te gossait, parce que ça te tentait pas d’entendre encore la même histoire racontée par dix personnes différentes. Tu t’en foutais ben raide que Jeannine se soit faite pogner avec des cigarettes de contrebande, toi tout ce que tu voulais, c’était acheter ton lait 2% à cinq piasses en paix.

Dans ton village, comme dans tous les autres villages, y’avait une « mascotte », c’est-à-dire quelqu’un que tout le monde remarque, qui parle à tout le monde et qui est un peu marginal. Cette personne-là avait toujours un surnom selon ses habitudes, une anecdote quelconque ou ses manières bizarres, du genre Casseau ou Bobette. Bobette, ben c’est souvent lui qui arrivait à 8h le matin au bar du coin et qui se callait une grosse Molson Dry au lieu d’un café.

Finalement, tu sais que quand tu grandis dans un petit village, l’entraide est super importante. Il y a toujours quelqu’un qui a une tondeuse à te prêter quand la tienne brise, un voisin avec un souffleur qui vient déneiger ta cours l’hiver sans rien demander en retour, des gens qui se rassemblent pour aider les familles qui sont dans le besoin, qui vivent des situations difficiles. Dans mon village, j’ai pu observer des élans de solidarité incroyables. Une petite communauté, c’est tissé serré. Quand t’es au courant des potins, t’es aussi au courant des épreuves qui se vivent autour de toi.

Grandir dans un petit village, c’est tout ça, mais c’est aussi pouvoir te permettre de demander: « Pis toi, t’es un.e p’tit.e qui? ».

Source photo de couverture: Unsplash

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