Menu

Vérité ou conséquence

Ça le dit presqu’implicitement dans le titre : ce texte se veut un prétexte pour replonger dans l’adolescence. Vérité ou conséquence, ça sent l’alcool cheap des partys de fond de sous-sol, la Poppers sucrée et les phéromones. Ça sonne un peu comme Sean Paul en background et avec des voix en pleine mue des garçons de 15 ans. C’était le temps des tricheries, des rebellions et des mille et un prétexte douteux que les garçons et les filles trouvaient pour s’embrasser, se toucher, potiner entre eux, se découvrir.

Vérité

C’est un peu ça qu’on cherchait, au fond. Avec nos questions impudiques, avec notre avidité à se connaître intimement, avec nos besoins de se raconter et d’être entendus, on cherchait notre différence, nos reflets dans les autres ou le reflet des autres en nous. Il y avait là quelque chose comme de l’essentiel, une conjuration des bonnes manières et des protocoles, un appel vers le sens, nos envies, nos rêves. À travers la parole donnée et attendue, on apprenait à comprendre la valeur de la parole en elle-même, de ce qu’elle a de constructive sur nos identités, de ce qu’elle possède comme pouvoir de fascination. Nous nous mettions en récit, en scène, en danger. On se révélait aux autres, mais surtout à soi.

Personnellement, j’ai toujours préféré la vérité. Il y avait toujours quelque chose de profond qui attendait de jaillir dans la vérité. Autour d’un feu où les yeux crépitent dans l’attente des aveux, les visages sont pris et se révèlent via un jeu d’ombres et de lumières. Avec mes meilleurs amis, dans les parcs de mon Loretteville natal, on refaisait le monde, nos amours, nos envies, notre vie et on philosophait sans connaître Socrate. On pestait contre l’injustice, on fantasmait ensemble sur les filles de nos classes, on apprenait à hiérarchiser nos valeurs, on laissait la nuit, le mystère et la lune s’installer. Entre nous, il y avait cette exigence radicale d’être intègre, de prendre le jeu au sérieux, de ne jamais se dire de banalités, d’aller au fond de nous-mêmes.

Conséquence

Choisir la conséquence, c’est être game, c’est vouloir se mettre en spectacle, c’est être avide de concrétude, c’est faire parler les gestes plutôt que la bouche. La zone interdite s’estompe et les limites sont à tester. Que ce soit au niveau charnel, que cela implique de l’exhibition, des mauvais coups, des manœuvres périlleuses à réussir, la conséquence est toujours une affaire de brave, un moyen d’accélérer le pouls. Surtout qu’il y a une escalade dans le niveau d’audace demandé pour les conséquences. C’est aussi un jeu de séduction légèrement, voire énormément puéril, un moyen pour les garçons d’exalter leur courage face aux « demoiselles », l’occasion de prouver qu’on est déniaisé. Derrière tout cela, il y avait le besoin de vivre des sensations fortes et de laisser sa marque dans l’imaginaire des autres.

Qu’est-ce au fond que ce jeu? C’est un espace particulier à l’intérieur duquel tout est permis, une espèce de zone franche ou sacrée qui élimine les conversations triviales d’adultes pondérés prenant des petites nouvelles des uns et des autres et qui partagent une quelconque bière. C’est ce lieu volatile, ce rituel improvisé où, par la confiance installée entre les participants, on peut aller au bout de soi et de son audace. C’est un jeu d’intimité, de proximité et d’aveux dans lequel les amitiés se consacrent. Derrière les petits scandales d’adolescents, les amitiés testées et les amourettes bafouées se dessine en filigrane le sentiment d’être à sa place parmi ceux avec qui nous jouons. On s’ancre un petit peu plus parmi les nôtres en se créant nos propres mythes.

Adulte, on peut sourire devant le ridicule du jeu ou en être nostalgique. Je suis des nostalgiques, de ceux qui n’ont pas fini de vouloir écouter les secrets, de ceux qui n’ont pas fini de se comprendre, de ceux qui se sentent remués par les aveux, de ceux qui cherchent encore leurs limites. Ce n’est pas mon adolescence que je recherche, mais la pertinence et le sens de se regrouper rendus palpables, l’assurance de négliger le négligeable, le vertige devant l’aveu, la réinvention de nos mythologies.

Source photo de couverture

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2019. Tous droits réservés
Une réalisation de