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Les gens méchants

Aujourd’hui, j’avais envie de te parler des bullies, des intimidateurs adultes. On pense souvent que l’intimidation, ça arrête après le secondaire et qu’après, tout le monde devient soudainement gentil. La réalité, c’est que l’intimidation peut prendre plusieurs formes, pis à l’âge adulte, elle est un peu plus difficile à détecter, plus sournoise, moins dénoncée et souvent trop tolérée.

On start ça avec une p’tite anecdote, OK? Après, tu vas comprendre où je veux en venir.

J’suis au Tim Hortons. On est samedi, y’est midi et demi. Je travaille à 13h pas loin, donc j’me dis que j’ai le temps d’aller me chercher un petit quelque chose. Tu sais comme moi que des fois, c’est long au Tim Hortons, tout comme des fois, c’est long au resto, à la pharmacie, au magasin, à l’épicerie. Que veux-tu, partout où tu vas, il est possible que tu expérimentes l’attente. Ça fait partie de la vie.

Ça fait que j’entre dans le dit Tim Hortons. Derrière le comptoir, ce sont tous des jeunes. Toute la gang. J’en reconnais trois parmi eux : trois jeunes filles délicates et gênées à lesquelles j’ai enseigné. Je les salue et je commande mon bagel au p’tit gars de quinze ans à la caisse. Et là, mon regard (ou plutôt mon oreille) est attiré par une madame. Je dis une madame, parce que c’est comme ça que je l’ai baptisée. C’est pas une dame; pour moi, une dame, ça sonne trop sophistiqué pour ce que j’ai comme première impression d’elle, #sorrynotsorry. Elle parle fort, tout l’monde la regarde. Un sacre après l’autre, elle se plaint que le service est trop lent. Les p’tits étudiants en arrière du comptoir s’affairent à servir tout l’monde, incluant le service au volant. Ils sont dans le rush. Normal, y’est midi.

« VOYONS TAB*!#& LE SERVICE EST BEN D’LA MARDE ICITTE! SI ÇA CONTINUE, ON SERA PAS SORTIES D’ICITTE AVANT 2H », dit-elle avec calme et gentillesse à sa chum de fille.

Bon. Deux choses à remarquer : (1) mon sarcasme et (2) les majuscules, parce que la madame, ben elle parle fort en batince.

Puis moi, j’suis là, à côté d’elle, pis je la regarde comme les dix autres clients dans le restaurant. J’me dis que mes pauvres petites étudiantes doivent avoir le goût de brailler à force de se faire chialer dessus d’même. Je tourne ma langue sept fois, dix fois, vingt fois dans ma bouche pour ne rien dire (chose que la madame ne fait clairement pas).

Et là, ma belle petite Sophie (nom fictif) s’étire derrière le comptoir, et demande timidement :

« C’était à qui le Timatin sur pain à déjeuner?

– AH TAB*!#&, qu’est-ce qu’il y a encore?!

– Ben on a pu de pain à déjeuner, voulez-vous un muffin anglais à la place?

– CAL*!#&, ÇA C’EST LE BOUTTE! Pis c’est là qu’elle me le dit?! (de toute évidence, l’employée ne vaut même pas la peine que la madame s’adresse directement à elle).

– FAIT DEUX JOURS EN LIGNE QU’ILS EN ONT PAS ICITTE!! », qu’elle renchérit.

La p’tite fille attend. La madame demande à sa chum c’est quoi ça un muffin anglais (really?!). Là… LÀ LÀ, ça me travaille. Au plus profond de mon être. J’aurais le goût de lui dire : « Vous savez madame, c’est pas la fin du monde si y’a plus de pain déjeuner. Y’a des choses ben pires que ça dans la vie. Vraiment, vraiment pires que ça; genre, la famine, la pollution ou l’exploitation des enfants. Fait que prenez-donc votre trou, pis soyez nice! C’est samedi, anyway! »

J’ai aussi imaginé lui dire d’autres choses qui ne s’écrivent pas vraiment ici, mais je me suis abstenue. J’ai rien dit. J’ai regardé mes trois ados se faire crier dessus sans rien dire. J’aurais dû dire de quoi.

Au lieu de ça, j’ai pris mon bagel et je leur ai souhaité une belle fin de journée avec un grand sourire, en prenant bien soin de sourire à la madame aussi. De telles personnes ont sûrement pas assez d’amour et d’attention dans leur vie, j’peux pas croire.


Source : Unsplash

Des choses comme ça, j’en vois trop souvent. Des gens frustrés qui déversent leur colère sur le serveur, sur l’employé.e du magasin ou sur la secrétaire de la clinique. Si ça relevait du contrôle desdits employé.es, je suis pas mal sûre que ces personnes frustrées seraient servies avant, juste pour qu’au moins, elles aient la bouche pleine pis qu’elles se taisent un peu. Ça donnerait un break. Mais de toute évidence, c’est pas la faute des employé.es si t’as à attendre. Ça arrive comme ça, c’est tout.

J’me dis qu’à ces gens-là, il leur manque quelque chose : de l’empathie. L’empathie, c’est la capacité de se mettre à la place des gens, de se mettre dans leur peau, dans leurs souliers, pour comprendre comment ils se sentent dans la situation. J’aurais bien voulu la voir, ma madame, en arrière du comptoir avec sa p’tite casquette du Tim, en train de se faire crier dessus comme ça et de se faire traiter comme une moins que rien. J’aurais aimé ça, voir sa réaction. Peut-être qu’elle aussi, elle aurait tourné sa langue en titi pour pas répliquer. Elle aurait peut-être même fondu en larme.

En bref, c’est ça le message que je veux te passer en te racontant ma petite anecdote. Avant de faire des commentaires sur le service, la rapidité, ou même la mauvaise humeur des gens que tu rencontres, tente de te mettre à leur place 30 secondes. Dis-toi que ce sont des êtres humains, eux aussi, pas des robots sans émotions. Selon moi, ce que la madame a fait, c’était de l’intimidation. Elle ne s’en est peut-être juste pas aperçue. Pis la petite étudiante, ben elle pouvait clairement rien dire, par peur de perdre sa job. Vois-tu le rapport de force entre les deux?

J’pense que ça nous est tous déjà arrivé d’être témoin d’évènements comme ça, ou même de jouer un autre rôle pis d’être la personne derrière le comptoir. Peut-être même que ç’a déjà été toi, la p’tite madame du Tim. Si c’est le cas, la prochaine fois, tente de faire preuve d’un peu d’empathie et de tourner ta langue avant de passer un commentaire, OK?

Source : Unsplash

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