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Ne rien faire

« Papaaa j’ai rien à faire, qu’est-ce que je pourrais faire? »

« Ma moulinette, si t’as rien à faire, profites-en donc pour ne rien faire »

Je m’en rappelle comme un souvenir vif, ça m’avait marquée, j’étais toute jeune, et malgré mon incompréhension superficielle, je savais qu’il avait raison profondément. Ça me frustrait, parce que je n’avais pas encore rassemblé les aptitudes nécessaires à cette assimilation complexe, j’avais juste 9 ans, encore toute innocente. Je restais alors prise au piège dans ma recherche de taire le néant de l’ennui.

Plus souvent qu’autrement, je roulais des yeux comme en suivant la trace poudreuse d’un arc-en-ciel inexistant à la base de mes cils juvéniles, je repartais, déçue de l’interaction qui m’avait apparemment menée nulle part, je ne savais pas quoi faire et ça m’angoissait. J’avais besoin de stimulation, de jouer, de vivre, de me distraire, de m’émerveiller. J’avais le besoin inconscient de m’éloigner du vertige existentiel qui nous guette tous de très près. C’était plus que normal, j’avais juste 9 ans.

Sauf qu’un jour j’ai compris l’importance réelle de ces paroles répétitives qui révélaient une sagesse que je n’avais pas encore acquise.

« Ne rien faire » est vital.

Pour continuer, il me semble nécessaire de dresser un portrait subjectif de la société hypermoderne dans laquelle nous vivons : le système fonctionne d’une façon telle que plus nos vies respectives sont remplies et notre agenda barbouillé d’événements au feutre flamant rose, plus la perception que nous avons de notre succès personnel s’accentue. Et c’est ainsi que la glorification d’un horaire chargé prend forme, cette fierté fictive se transpose sur les réseaux sociaux à la manière d’affiches trépidantes du film de nos vies faussement présentées que tout le monde convoite naïvement. À ceci s’ajoute la tromperie de l’esprit qui se persuade de la corrélation concluante de l’action de bouger, d’avancer physiquement, à l’impression d’une progression concrète. On dira ce qu’on veut, le fait d’être constamment engagés dans un train de vie étourdissant, de courir de gauche à droite ou d’est à l’ouest nous convainc que l’activité continuelle signifie nécessairement l’avancement des projets, des rêves et de la croissance personnelle, ce qui semble nous rapprocher d’une réussite globale, puisqu’occupés, on se sent efficaces et importants. D’une part, l’action de ne rien faire est un acte de rébellion dans un monde comme le nôtre, puisqu’elle est si rare et négligée. D’autre part, on la considère (souvent à tort) comme une forme de paresse lamentable, une honte qui nous emplit d’un sentiment d’inutilité. Cette mentalité découle directement du modèle de société sommairement décrit plus haut.

Mais si au fond, tout cela ne défendait qu’une fausse logique d’apparente illusion? Et si la réussite ne résidait pas seulement dans l’accomplissement, mais davantage dans la compréhension de soi et la recherche d’une vérité enfouie en chacun de nous?

Je ne nie pas l’importance de la réalisation de soi et il n’est pas question ici de promouvoir l’oisiveté, au contraire. Toutefois, il me semble que la connaissance véritable (malgré qu’indéfiniment partielle, car nous sommes en changement perpétuel) de soi est essentielle, ou participe considérablement à cette recherche inévitable de l’accomplissement personnel.

Lorsqu’on s’adonne à l’observation passive de l’esprit, quelque chose de complexe se produit; il s’ouvre, s’éclaircit, s’assouplit et c’est ainsi que les véritables questions apparaissent, que les vrais problèmes se posent et que ces désirs indélébiles à l’essence du cœur dans lesquels subsistent la rage fougueuse d’une liberté refoulée se montrent distinctement à nous. Parfois, le simple fait de s’arrêter un moment pour contempler et de se laisser flotter dans un silence transcendant peut permettre d’échapper à l’inertie sociale, de résoudre des nœuds de l’esprit jusqu’alors imperceptibles et de se recentrer sur ce qui nous importe profondément, décalés des habitudes programmées par des mécanismes sociaux qui manipulent nos membres élastiques telles des marionnettes.

S’adonner à l’art de « ne rien faire » agit comme une protection aux influences extérieures qui peuvent parfois tromper nos réelles intentions en tant qu’humains sensibles ayant des buts précis et des envies mouvantes. Il est facile de s’y perdre, de sombrer dans la routine abrutissante et d’en oublier les motifs qui nous poussent à répéter chaque jour sans réfléchir les mêmes actions devenues robotiques et à emprunter les mêmes trains de pensées orientés par l’emprise du conditionnement.

Le problème est qu’on n’ose pas s’offrir du temps pour « ne rien faire » parce qu’on a peur de passer à côté de notre vie ou de gaspiller notre temps, et pourtant, ce temps-là est si précieux qu’il indique la voie du bonheur, cette direction à suivre pour éviter de bifurquer du chemin de l’épanouissement personnel. Cela semble simple, mais ça ne l’est pas. Pour devenir bon à « ne rien faire », cela requiert de l’entraînement, comme pour n’importe quelle discipline sportive.

Commence par fermer Netflix. Pose-toi confortablement et ne succombe pas aux millions de distractions à ta disposition. As-tu peur d’être simplement avec toi-même? Effrayant d’être présent pour soi pendant si longtemps? Hého, j’te vois, ne prends pas ton téléphone, pour le moment y’a rien à voir sur cet écran de plus intéressant que toi-même. Médite, ressens véritablement. Ne camoufle pas ton mal-être. Remarque les oscillations en toi qui se meuvent comme la substance colorée et hypnotisante d’une lampe à lave. Scrute attentivement les sensations qui te mutilent les entrailles jusqu’à créer une distance critique entre elles, et d’un regard plus clairvoyant et conscient, laisse-les s’évaporer peu à peu. C’est le combat d’une vie que d’accepter la vulnérabilité et la souffrance si profondément qu’elle puisse en devenir une force inébranlable.

À vouloir toujours trop faire pour engloutir le vertige de l’existence, on finit par s’appauvrir, par se perdre dans un monde trop stimulé et tourbillonnant. À vouloir toujours trop faire, on s’éloigne du secret d’une réelle liberté, de la compréhension de soi jusqu’à l’émancipation totale. Le changement est à l’intérieur de soi, et c’est là qu’on devrait regarder plus souvent.

Défions nos illusions contemporaines.

Tout ça pour dire que si tu n’as rien à faire, tu devrais en profiter précieusement (et sans culpabiliser) pour ne rien faire. N’est-ce pas papa?

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