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Je ghoste, tu ghostes, nous ghostons.

Je passais une belle soirée. La lumière était tamisée, les conversations environnantes se voulaient sensuelles, alors que les premières rencontres fusaient de partout. Les sommeliers de la place assistaient depuis maintenant quelques heures à des séances de courtise, version moderne. Au lieu de se chanter la pomme, les duos des alentours se demandaient mutuellement pourquoi ils s’étaient résolus à laisser le va-et-vient de leur pouce droit déterminer leur potentielle destinée amoureuse.

Je passais une belle soirée, entourée de mes amis, à siroter des verres, à contempler la décoration de l’endroit, à me demander combien de ces premières rencontres allaient se traduire par un succès à long terme.

Mon verre de vin s’est vidé rapidement, me forçant à m’excuser un instant auprès de mes comparses pour me rendre au bar.

Je passais une belle soirée, l’esprit un peu pompette, la tête un brin enivrée.

J’ai passé ma commande au barman. Puis, je me suis légèrement retournée sur le côté, question d’admirer comment un vendredi soir s’exprime pour les cœurs solitaires de Montréal.

Et c’est là que je t’ai vu. À quelques pieds de moi, à une table, une grande gazelle aux épaules parfaitement picotées assise devant tes yeux qui me chamboulaient les intérieurs il y a de ça maintenant trois ans.

Je passais une belle soirée, mais là, je ne savais plus trop.

Tu as levé les yeux une fraction de seconde. Puis, nos regards se sont croisés.

Et j’ai baissé les yeux, mal à l’aise.

Je passais une belle soirée, mais là, je ne savais pas quoi faire.

Je ne savais pas comment je devais me sentir en ta présence.

Ça faisait trois ans. Trois ans depuis ce soir où nos chemins se sont croisés par pur hasard dans un événement organisé par des gens de notre industrie. Depuis ce soir où une connexion instantanée s’était installée.

Trois ans depuis ces six dates sans se donner de bisous. Ces six dates à jaser jusqu’aux petites heures du matin, à se dévoiler sous toutes nos coutures. Les belles, les moins belles, les tendres et les féroces.

Trois ans depuis cette soirée où finalement, ta main s’était posée sur ma cuisse alors qu’on regardait un film. Cette soirée où mon cœur s’était mis à battre à tout rompre, ne sachant pas comment gérer les décharges électriques qui parcouraient mon corps. Cette soirée où finalement, nous passions à une autre étape et consommions une envie qui était contenue depuis six tête-à-tête trop longs.

Trois ans depuis la semaine qui s’en est suivi. Les échanges journaliers qui ont lentement fané. Les conversations qui devenaient de moins en moins récurrentes.

Trois ans depuis la semaine d’après. Celle où nous avons simplement arrêté d’entendre nos voix mutuelles. Où nous avons simplement mis fin à nos échanges. Sans vraie raison.

Pourtant, tu me plaisais. Beaucoup, même. Tes yeux un brin torturés me faisaient travailler le bas-ventre. Tes vêtements qui me faisaient penser à Kanye West avaient le don de liquéfier mes jambes. Ta voix grave venait donner un uppercut à mes tripes.

Peut-être que c’était la gêne. Peut-être que c’était le fait d’attendre si longtemps avant de se démontrer un intérêt mutuel. Peut-être que c’était le fait qu’on venait tous les deux de sortir d’une grosse relation.

Peut-être aussi que c’est juste parce qu’on ne se voyait pas aller plus loin qu’une soirée sous les couettes. Peut-être.

Tu étais donc là, au beau milieu du restaurant, une déesse assise à quelques décimètres de ton corps que j’admirais tant dans le temps. Et je ne savais pas quoi dire, quoi faire. Je ne savais pas si je devais t’haïr, si je devais être nonchalante, prétendre ne jamais t’avoir embrassé. N’avoir jamais vu ce grain de beauté à un centimètre de ton nombril.

J’ai pris mon verre de vin, puis suis retournée auprès de mes amis, les épaules hautes et tendues, le corps figé, le regard pétrifié.

Et lorsque mes amis m’ont demandé ce qui n’allait pas, j’ai répondu simplement.

« Je viens de voir un fantôme. »

Crédit photo couverture : Gilles Lambert (Unsplash)

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