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Je suis grosse et j’en parle

Je me trouve grosse.

Ouf! C’est pas facile à écrire, à relire, comme phrase. Ç’a beau être une caractéristique comme une autre, je ne me résous pas à utiliser le verbe « être » au lieu de « se trouver ».

Pourtant, je peux en nommer pleins, des caractéristiques physiques qui me décrivent. Je suis petite. J’ai les cheveux et les yeux bruns. Je suis myope. Je suis tatouée. J’ai des gros seins et des fesses plates.

Mais quand je parle de mon corps, je dis que je suis costaude, que j’ai pris ou perdu du poids, que je dois me « remettre en forme » en essayant ben ben fort de me convaincre que je ne souhaite qu’améliorer mon cardio. Le mot « grosse », je le dis juste pour citer des gens qui m’ont traitée de grosse dans ma vie.

Et pourtant, dans certaines cultures, notamment en Haïti et au Sénégal, le mot « grosse » est employé à outrance. Durant mon séjour au Sénégal, on me l’a rappelé souvent, que j’étais ronde. Ça avait beau être un compliment là-bas, c’était difficile pour moi de me détacher de la conception que j’ai intégrée toute ma vie à propos de ce mot.

Le pire, c’est que, même si je savais que j’étais inconfortable chaque fois qu’une Sénégalaise soulignait mes courbes, je fuyais simplement la pensée et j’essayais d’oublier, sans me poser de questions. Même à mon retour, je n’avais pas de prise de conscience à ce sujet.

Jusqu’au jour où j’ai lu une publication sur Facebook d’une artiste féministe québécoise, Maude Bergeron, sur sa page Les folies passagères.

« Lorsqu’une personne mentionne se sentir ou se trouver grosse, c’est presque toujours pour signifier qu’elle se trouve moins belle, moins à son avantage, moins bien dans son corps. Que ses vêtements ne lui plaisent pas. Ce type de phrases est toujours mentionné dans un contexte négatif de dévalorisation de soi, et ça insinue directement que c’est laid et mauvais d’être gros.se.

Tout le monde propage collectivement l’idée comme quoi c’est complètement horrible de prendre du poids, alors cette grossophobie se partage à tous les niveaux, en tout temps. »

Et ça m’a frappée de plein fouet. Mon féminisme ne luttait pas contre la grossophobie. Et pourtant, j’en inclus une kyrielle, des luttes, dans mon féminisme. Mais pas la grossophobie. Même si j’en vis depuis que j’ai huit ans, selon mes souvenirs.

Ça commence tôt, et je ne suis pas seule. Environ 40 % des filles ont suivi un régime pour perdre du poids avant la fin du primaire, alors que moins de 20 % des enfants de 6 à 11 ans sont cliniquement en surpoids ou obèses. Et les programmes qui font l’éloge des bonnes habitudes de vie chez les enfants sont liés à une augmentation de la préoccupation pour l’apparence (Thibault, 2018), donc contribuent à la grossophobie.

Et l’obésité est associée à de la discrimination systémique, à une faible estime de soi, à des symptômes dépressifs, à de l’isolement social, à une moins grande satisfaction dans les relations amoureuses et même à moins de chances de s’unir à quelqu’un pour la vie (Gray et al., 2009).

Alors il faut se demander collectivement ce qu’on peut faire pour changer cette perception de l’embonpoint. Il faut se demander comment aider les personnes qui sont directement touchées par le phénomène. Il faut prendre conscience de la grossophobie et tenter de l’éradiquer, au même titre que le racisme ou que l’homophobie.

Dans une société où Jennifer Lawrence se qualifie d’obèse du monde du cinéma ; où un film racontant l’histoire d’une fille « grosse » qui prend confiance en elle donne le rôle à Amy Schumer, qui porte du 6 (très loin du 16, première taille plus) ; où une chanteuse peut attaquer Adele en la traitant de grosse sur les réseaux sociaux, et je pourrais faire un texte de 2000 mots juste sur des exemples comme ceux-là, ben dans une société comme la nôtre, c’est bien difficile de dire

« Je suis grosse et je m’aime comme ça.

Et je te demanderais de m’accepter comme je suis, sans présumer que je suis paresseuse, sans me regarder avec dédain, sans t’imaginer que je ne suis pas sportive, sans déduire que je mange plus que toi, sans me traiter différemment de qui que ce soit avec trente livres de plus ou de moins.

Je suis grosse et je m’aime comme je suis. »

Crédit illustration: Les Folies Passagères

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