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Jalousie, la langue sale de l’amour

Ça fait un moment que j’ai envie de t’écrire. J’ai beaucoup pensé à toi, ces derniers temps. Pas que je le voulais, je n’ai pas l’habitude de t’accorder de l’importance. On se connaît peu, mais on s’est déjà croisés, quand même.

J’ai dû faire ta connaissance il y a longtemps, alors que j’étais petite. C’était peut-être le jour de Noël, quand ma sœur a reçu un jouet que j’aurais bien voulu. Ou lors d’un examen, quand ma best a eu une meilleure note que la mienne.

Mais je me souviens très bien du jour où tu as commencé à t’incruster de mes histoires d’amour. J’avais quinze ans.

Je n’ai pas oublié la douleur que tu me faisais endurer. Tu me comprimais de l’intérieur, me donnait l’impression d’étouffer. Je ne maîtrisais plus ma colère, pleurant des larmes de rage. Moi qui m’organisais toujours pour cacher mes émotions désagréables, voilà que je perdais le contrôle parce que j’avais peur de ne plus être aimée.

J’ai donc rejeté la faute de ces émotions négatives sur les autres. J’avais tellement mal, alors forcément, il fallait bien que ce soit la faute de quelqu’un. Mon immaturité affective m’amenait à inculper ceux « qui me rendaient » jalouse. La projection m’aidait sûrement à faire passer la honte que je ressentais.

J’ai aussi subi ta violence par procuration. J’ai été celle qui rend jalouse, celle qui fait souffrir. Celle qu’on a tellement peur de perdre et qu’on finit par posséder. Et j’en suis venue à me priver de ma liberté. Tu sais te montrer convaincante, quand tu veux.

Cette histoire est loin d’être unique. Tous ceux qui ont aimé t’ont rencontré, même s’ils le nient. Après tout, le déni est un moyen de défense plutôt commun pour éviter d’affronter nos craintes.

Mais un moment donné, ma vision de l’amour a changé. Elle ne rejoignait plus la tienne.

Alors que tu l’associes à la possession et à la peur, il m’est apparu comme étant complètement libre, fluide, changeant et instable. Et je l’ai trouvé beau comme ça.

J’ai compris que je n’appartenais à personne et que personne ne pouvait m’appartenir. Que le concept du « seul et unique » ne me rejoignait plus.

Que l’amour ne se contrôle pas, qu’il ne fait qu’être et exister là où il se trouve.

Et c’est comme ça que je me suis désintéressée de toi, comme on se lasse d’une série télé qui s’éternise et devient plate.

Ce n’est que tout récemment que j’ai repensé à toi, en discutant de polyamour ici et là. D’emblée, beaucoup m’ont dit : « Le polyamour ce n’est pas pour moi je suis trop jaloux.se pour ça pas besoin d’y réfléchir ben voyons donc c’est évident c’est pas de même que ça marche dans la vie. » Point final. Fin de la discussion. J’exagère à peine.

Jalousie, ça me surprend encore, mais de façon générale on t’accorde vraiment une importance démesurée. On te considère comme immuable, indétrônable, alors que tu n’es que le reflet de nos insécurités. Et sérieux, je te trouve pas mal effrontée de prendre autant de place dans la vie du monde.

Habile et insidieuse, tu t’organises pour que nous dépendions de l’affection d’autrui, comme si on ne pouvait pas se suffire à nous-mêmes. Tu nous fais tellement croire qu’on doit être « le seul et unique amour de quelqu’un » qu’on trouve ça normal de se posséder les uns les autres. Comme des biens matériels. Sous ton emprise, la peur de perdre prédomine et elle ne fait que grossir.

Tu nous éloignes de la liberté, nous fait craindre le monde. Par ta faute, de formidables découvertes nous échappent. Tu nous prives des plus beaux voyages en alimentant notre peur de prendre l’avion.

Je ne prétends pas être à l’abri de ton influence. Personne ne le peut. Je sais que je vais te croiser à nouveau, parce que tu es bien bonne pour déterrer les peurs profondément enfouies. Tu vas me murmurer à l’oreille qu’on me menace, qu’on risque de me laisser tomber, que je suis moins bien que cette autre fille…etc. Tu arriveras assurément à me faire douter un peu.

Et je te promets que je ne t’ignorerai pas. Nous travaillerons en équipe. Je regarderai en face les insécurités que tu me renvoies, tout en sachant qu’elles m’appartiennent. Que c’est à moi de les gérer. Que personne n’a la responsabilité de combler mes besoins. J’appellerai mes peurs par leur nom. Je les partagerai, les analyserai, les surmonterai. Tu n’aimes pas beaucoup mon côté rationnel, alors tu finiras par me sacrer patience. Je composerai avec ta présence lorsque tu te pointeras, sans toutefois t’accorder l’importance que tu voudrais prendre dans ma vie.

Je veux bien concéder que tu me rends service en réveillant les monstres dans mon placard, mais je garderai toujours en tête que tu n’es qu’une langue sale que je n’écouterai pas.

Par Sarah Bégin Delisle

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