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Tout ce que je n’ai pas fini

Ça arrive à tout le monde, à un moment ou à un autre. La comédienne Claudine Robillard en a fait le sujet de sa pièce Non Finito, à laquelle on a pu assister à Québec lors de la dernière édition du Carrefour international de théâtre. Il faut croire que c’est humain de ne pas toujours terminer ce que l’on commence.

C’était aussi le cas de mon grand-père. De nature curieuse, il voulait toucher à tout, aurait souhaité tout faire. Donc il accumulait les projets et les idées au rythme de ses découvertes. Des tonnes d’inachevés attendent toujours, au sous-sol ou dans le garage, d’être débarrassés de leur drap de poussière par quelqu’un qui n’est plus.

Je suis comme lui, et mes garde-robes débordent. Des boîtes et des boîtes entassées en piles précaires, pleines d’idées, de bricolages, de plans laissés en suspens. Des débuts, des milieux parfois, mais pas de fins.

Une guitare aux cordes rouillées dont je ne sais pas jouer; un manuel d’espagnol et un CD pour apprendre à parler l’italien; des aiguilles à tricoter de différentes grandeurs et une balle de laine bleu clair; un coffre à couture rempli de retailles de tissus et une machine à coudre têtue qui ne fonctionne que lorsqu’elle le veut bien; des crayons, de l’aquarelle, des fusains, de la peinture, des pinceaux, des papiers de toutes sortes ornés d’un gribouillis, parfois de deux; une lampe-chat dont l’abat-jour dénudé frissonne d’attente; une valise bleue qui attend des pattes pour se tenir debout; des billets de train, d’avion, de métro, des plans de Londres, de Porto, de Saint-Malo, de la monnaie et des cartes postales qui rêvent de terminer leur vie entre les pages douillettes d’un album. Un DEC en photographie, un certificat en arts visuels, un baccalauréat en traduction. Des dizaines de cahiers entamés dont les mots maladroits ont été jugés trop moches pour mener à quoi que ce soit. Un cahier Harry Potter dont les premières pages relatent l’histoire d’une ballerine. Des documents sur mon bureau d’ordinateur : « bits and pieces », « en cours », « des mots », « se débrouiller l’esprit ». Deux cents pages d’un roman que je finirai en janvier ou l’an prochain, ou un jour, oui, un jour. Un jour, peut-être.

Pourquoi ces abandons? Par manque de temps, de volonté, de courage? Parce que ça n’était pas parfait du premier coup? Parce que quelque chose de plus intéressant est venu prendre leur place? Un peu de tout ça, sans doute.

Pour éviter de me sentir coupable, je choisis de voir les choses d’une autre manière. Je me plais à penser que ces inachevés sont en quelque sorte les miettes de pain d’Hansel et Gretel, laissées derrière pour marquer mon chemin. Ce sont des portes laissées ouvertes pour qu’entrent la lumière et un peu de vent frais. C’est avoir la possibilité d’y revenir un jour pour remonter le temps.

Crédit photo: Jazmin Quaynor, Unsplash

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