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Mrs. Maisel, ou l’art de faire du bruit

J’ai découvert cette année avec plaisir, comme des milliers de personnes, la série The Marvellous Mrs. Maisels, produite par Amy Sherman-Palladino, qui nous a entre autres donné la très verbeuse et populaire émission Gilmore Girls. On y suit l’histoire et le parcours d’une jeune aspirante humoriste qui fait sa place sur la scène new-yorkaise à la fin des années ’50. Midge Maisels, le personnage principal, est une femme séparée, mère de deux jeunes enfants, issue d’une famille juive bien nantie des beaux quartiers, mais qui détonne par son langage de charretier, par son esprit vif, et par son désir de se produire sur scène, de faire rire les gens, de commander l’attention. Elle ne s’excuse pas de ses ambitions, elle est organisée, elle se concentre sur sa carrière au détriment de sa vie sentimentale ou familiale, mais surtout, elle n’a pas peur d’appeler un chat un chat.

Une femme qui ne prend pas de place

Inspirée par moments par la célébrissime Joan Rivers, une pionnière du stand up féminin tel qu’on le connaît aujourd’hui, Mrs. Maisels fait face à beaucoup de préjugés, autant en essayant d’intégrer le boys club de l’humour, en se produisant dans des bars et cabarets enfumés au lieu de rester, à cause de sa condition de femme, les totons dans les chaudrons, mais aussi en société, où elle doit taire son identité, sa réalité d’humoriste. Femme ambitieuse qui prend le plancher, on la considère, en 1959, comme outrageuse et putassière. On la censure, on la sort de scène, on la prend pour une guidoune, on essaie de la tasser, de la ramener à la raison (lire à la cuisine, là où les femmes devraient se contenter le périmètre vital).

Autant il est rafraîchissant de voir enfin un personnage féminin autre que timoré, une héroïne qui n’a pas froid aux yeux, au lieu d’une énième « rêveuse-romantique-maladroite à la recherche perpétuelle d’un époux pour l’aider à retrouver ses clés de char », autant il est inquiétant de voir que ces stigmates ne sont toujours pas disparus aujourd’hui. Sur scène comme dans la vie. Le traitement, la réception des femmes artistes, par exemple, versus les hommes. Les conventions sociales d’une damoiselle pis d’un damoiseau. On a beau dire que toute est correc’ et qu’y en a pas de problème, que la parole est libre et que c’est donc beau d’être tous égaux, on peut regarder le traitement médiatique des artistes féminines, des politiciennes versus nos grands héros de flanelle mal léchés adorés. Plus intrinsèquement, nos comportements sociaux. Combien de fois m’a-t-on dit que si je parlais moins fort, je ferais moins peur aux gars? Ou combien de fois a-t-on dit à mes amies de filles (oui, les grandes yeules exubérantes se tiennent ensemble) de baisser le ton, de moins sacrer parce que c’est pas joli, que les gros mots sont réservés aux humoristes qui ont des piscines creusées à Laval, et que la critique sociale appartient à ceusses qui pissent deboute. Il est vrai que je ne rosis pas des joues à l’ouïe d’un « câlice » ou d’un « tabarnak », que je ne baisse pas les yeux quand vient le temps de conter une joke de cul à orifices multiples. Mon but n’est pas d’obliger le monde à trouver ça drôle, mais de conserver le droit de le dire.

En gros, si une série populaire peut offrir un autre modèle de conduite, fort et féminin certes faillible comme chaque humain, mais autre que des Cendrillons sur mute, peut-être que les femmes de demain ne connaîtront pas le muselage, tabarnak.

Source photo de couverture

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