Menu

Alessandro Baricco, ou mon premier amour littéraire

C’est connu : on n’oublie jamais son premier amour. La première fois que quelqu’un nous a fait tourner la tête, que le pouls de notre cœur s’est accéléré, que les papillons au creux de notre ventre se sont tous mis à battre des ailes à l’unisson. J’étais en secondaire 5, et il était plus vieux que moi. Une histoire classique.

Mon enseignante de français, Mme Isabelle Audet, avait pris l’habitude de nous faire la lecture. Eh oui! Ça marche aussi chez les grands! Elle lisait parfois des articles, parfois des extraits de romans. Ce jour-là, elle a sorti un livre de son bureau, s’est assise et a commencé à lire. Des mots d’une douceur infinie, poussés par le vent. Les mots savamment choisis d’un musicologue italien devenu écrivain (et de sa traductrice). Sur la couverture, un idéogramme japonais désignant le titre : Soie. Tout en haut, un nom qui ne me quitte plus : Alessandro Baricco.

On était en 1861. Flaubert écrivait Salammbô, l’éclairage électrique n’était encore qu’une hypothèse et Abraham Lincoln, de l’autre côté de l’Océan, livrait une guerre dont il ne verrait pas la fin.
Hervé Joncour avait trente-deux ans.
Il achetait, et il vendait.
Des vers à soie [1].

À l’époque, j’aimais déjà lire. Rien de très complexe ou d’extravagant. Disons que je lisais plutôt les classiques (insérez ici une pointe d’ironie) pour une fille de mon âge, soit les Harry Potter, la série Quatre filles et un jean, les Marc Lévy. Des romans que je recommanderais encore aujourd’hui, au grand dam de mes professeurs de littérature. Et je rêvais d’écrire des histoires qui enflammeraient l’imaginaire. Mais c’est avec Baricco que j’ai découvert toute la puissance des mots. Lorsqu’il décrivait la volière de l’empereur, on n’entendait pas seulement le chant des oiseaux, mais aussi le froissement des plumes, la lumière qui emplissait la pièce, le regard de la geisha. Ses phrases aériennes laissaient des frissons sur ma peau.

Un peu plus tard, notre examen de compréhension de texte portait sur la deuxième partie d’un autre roman de Baricco. Un texte complexe, dense, que mes amies et moi avions analysé en profondeur avant l’évaluation : elles avec exaspération, moi avec une fébrilité que j’ai rarement connue par la suite. L’extrait portait sur le récit de Savigny, un des rares survivants du radeau de la Méduse. Il y avait sa voix, la folie d’un homme en détresse et la mer tout autour. Une mer infinie, toute puissante, cruelle, épouvantable : l’Océan mer. Et pour y survivre, pour ne pas perdre complètement la tête face à l’immensité, Savigny s’accrochait à une suite d’images qu’il égrainait, telles les perles d’un chapelet.

La première chose c’est mon nom, le seconde ces yeux, la troisième une pensée, la quatrième la nuit qui vient, la cinquième ces corps déchirés, la sixième la faim, la septième l’horreur, la huitième les fantasmes de la folie, la neuvième c’est la chair et la dixième c’est un homme qui me regarde et ne me tue pas [2].

J’ai demandé le roman pour Noël ou pour ma fête, je ne sais plus trop. Et c’est cet exemplaire qui me suit toujours, d’un déménagement à l’autre. Je le relis souvent quand, en quête d’inspiration, j’ai besoin de me rappeler ce qu’est la beauté. Depuis, je dis à qui veut l’entendre que s’il y a un roman que je souhaiterais avoir écrit, ce serait celui-là.

Malgré les années, mes sentiments envers Alessandro Baricco restent intacts. Bien que certains de ses romans ne m’aient pas autant ravie (City, Emmaüs), aucun autre auteur n’a su me charmer de la même façon. Lorsque je replonge dans les profondeurs de l’Océan Mer ou que j’accompagne Novecento [3] pour un énième voyage, mon âme s’apaise aussitôt. C’est bien connu après tout : on n’oublie jamais réellement son premier amour.

Crédit photo: Fauve Jutras

[1] Alessandro BARICCO, Soie, Paris, Éditions Albin Michel, 1997, p.7.
[2] Alessandro BARICCO, Océan Mer, Paris, Éditions Albin Michel, 1998, p. 139.
[3] Alessandro BARICCO, Novecento: pianiste, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2002, 98 p.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2019. Tous droits réservés
Une réalisation de