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Quand faire pipi est un statement politique

Tout le monde fait pipi. Sans exception. Pourtant, tout le monde n’a pas accès aux mêmes installations pour le faire. Dans le film guatémaltèque El Norte, un personnage disait « Aux États-Unis, même la personne la plus pauvre a une cuvette » (traduction libre). Quand j’ai vu ce film, c’était la première fois que je réfléchissais à l’accessibilité aux toilettes.

Parce que dans plusieurs pays, il n’y a pas de toilettes comme on les connaît ici. Que ce soit des toilettes turques (installation avec un degré variable de salubrité où l’on urine debout au-dessus d’un trou) ou carrément qu’il n’y ait pas d’installations, des inégalités existent selon le statut socio-économique dans le monde.

Même en Occident, il y a des iniquités selon le SSE. Quand Robert demande à la caissière au McDonald’s s’il peut utiliser les toilettes après une froide nuit d’hiver passée dehors et que la caissière lui dit que les toilettes sont réservées aux personnes qui consomment, Robert est discriminé non seulement sur sa capacité de payer un aliment, mais aussi sur son apparence, car Anne-Catherine, qui a fait la même demande pour changer la couche de son petit Loïc, mais qui a l’air d’avoir dormi dans un lit douillet et de s’être lavée dans les dernières vingt-quatre heures, n’a pas eu à acheter quoi que ce soit pour avoir une réponse positive.

Dans l’histoire des toilettes, l’apparence a longtemps joué sur l’accessibilité. Un chien s’est envolé vers l’espace avant que les toilettes pour les personnes de couleur soient abolies en Amérique du Nord. On a su calculer la distance entre la terre et la lune avant de reconnaître que les « maladies de personnes [noires] » (Katheryn Stockett, The Help, 2009, traduction libre) ne se transmettaient pas par les toilettes. Comme quoi les progrès ne vont pas tous à la même vitesse.

On entend beaucoup parler depuis quelques années des fameuses toilettes non genrées, qui permettraient d’éviter de discriminer l’accès aux toilettes selon le genre, donc l’apparence encore, des gens.

Quand Ginette entend parler de toilettes non genrées, elle pense aux personnes trans, qui revendiquent le droit d’aller au petit coin sans révéler ce qui se cache dans leurs culottes. Mais pourtant, Ginette bénéficierait de toilettes non genrées au bingo, puisque les toilettes des garçons sont toujours désertes pendant que les femmes font la file pendant 10 minutes pour accéder à une cabine. Son amie Sicile a bien essayé d’aller dans la toilettes des gars pour éviter l’attente, mais Ginette n’a pas osé défier les regards pleins de jugements de plusieurs autres joueur.se.s de bingo.

Lara a aussi vécu du jugement lorsqu’elle s’est trompée de toilettes au restaurant. Une famille l’a scrutée avec dégoût à sa sortie. Comment se sentir bien dans sa peau.

Mais Pierre s’inquiète quand sa fille Laurence parle du restaurant qui a des toilettes non genrées. Il a peur qu’un homme l’agresse. Laurence ne voit pas pourquoi un homme l’agresserait plus dans les toilettes que dans le couloir ou dans la rue, et pourtant les couloirs et les rues sont non genrées. Pierre n’est pas seul à croire que les toilettes sont un lieu plus intime que la plupart des lieux publics. Mais en quoi est-il plus acceptable de partager son intimité avec des personnes de même genre ?

Ce n’est pas pour des raisons biologiques, puisque les enfants incapables de s’essuyer seuls vont dans les toilettes associées au genre de l’adulte qui les accompagne. Léa-Rose et Mathis ont trouvé très amusant de jouer ensemble avec le robinet « magique » de la toilette des garçons dans la polyvalente. Du haut de leurs huit ans, ça semblait tout naturel d’aller ensemble aux toilettes, puisque « chez nous, on a juste une toilette, donc les gars et les filles utilisent la même ».

Et que dire des personnes à mobilité réduite ? Linda est tannée des « fausses toilettes pour personnes handicapées », qu’elle décrit comme des toilettes avec un logo de fauteuil roulant, mais pas assez d’espace pour un fauteuil, une barre d’appui mal placée qui ne  permet pas de se glisser du fauteuil au siège de toilette ou une porte qui ouvre de façon à ne pas pouvoir se refermer avec un fauteuil à l’intérieur de la cabine.

Bref, que ce soit selon les finances, la couleur de peau, le genre ou les habiletés motrices, les toilettes sont discriminatoires depuis belle lurette. Je rêve du jour où tout le monde pourra faire pipi, debout ou assis, sans discrimination.

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