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Deux livres incontournables

Devant les rangées remplies des librairies ; tant de choix de titres, tant d’auteurs, tant de paroles et d’élégantes tournures. On ne sait plus où donner de la tête, on voudrait tout pouvoir lire et humer l’histoire de chaque page, mais on se résigne à notre temps si restreint, à cette condition humaine qui nous tuera un jour au beau milieu d’un discours romanesque ou à la fin d’une interminable phrase proustienne, le souffle coupé net, agonisant. Les jours passent et sont éclairés par les mots défilant sous nos yeux ; il faut l’admettre, on n’aura jamais le temps de lire toutes les merveilles littéraires ou de connaître les sages pensées de tous les génies, quelle cruelle déception… Et si j’avais voulu être immortelle, ç’aurait été pour cette raison uniquement.

Consolons-nous un peu, aujourd’hui je propose dans ce texte une solution concrète. Pour vous faciliter la tâche et vous inciter à faire un choix enrichissant, je vous présente deux incontournables littéraires! C’est partiii.

Putain de Nelly Arcan

Nelly Arcan, de son vrai nom Isabelle Fortier, est l’autrice du roman Putain publié en 2001. Son roman est autofictionnel ; il entrecroise le récit réel de la vie de l’autrice qui est devenue prostituée pendant ses études en littérature à l’université et un récit fictionnel qui explore d’autres idées propulsées par l’inconscient. Ce pivot entre le factuel et la fiction semble en apparence incompatible et confère une certaine ambiguïté au texte puisqu’il est difficile de départager le mensonge de la vérité, de la même manière que cela témoigne de notre société contemporaine, là où le spectacle flamboyant de nos vies banales est mis de l’avant, là où l’humanité est réduite au rayonnement de son image sur les réseaux sociaux, là où nous sommes tous les imposteurs de notre propre réalité ; nous ne sommes pas heureux, mais au moins nous donnons l’impression de l’être et c’est ça l’important. Si l’on bascule du côté du roman Putain, Nelly Arcan n’a pas de plaisir à coucher avec tous ces hommes fermement bandés devant elle, mais ils croient le contraire en entendant ses cris de jouissance exagérés et c’est ça l’important n’est-ce pas?

C’est en amplifiant à l’extrême les différentes facettes de ses expériences sexuelles que l’auteure crée un sens, une forte interprétation, et fait apparaître un schéma dans son œuvre. Certes, l’autofiction est un paravent éthique, il éradique la censure, il permet aux auteurs de se cacher derrière la fiction et de se prononcer véritablement au monde entier sans établir de limites. C’est pourquoi le roman Putain est si cru, violent, provocateur, brutal, il fait même mal, mais il est pour cette raison si pertinent.

Cela étant dit, Putain n’est incontestablement pas le simple témoignage d’une prostituée. C’est une prose hypnotique, un discours déblatéré sans retenue dans une fougue désespérée. C’est un long cri dépossédé presque sans ponctuation, comme sans issue ni accalmie. Une vengeance haineuse et une profonde mélancolie s’en dégagent. L’auteure aborde dans son texte l’aliénation féminine, l’hypersexualisation, les traces de la prostitution dans les rapports hommes-femmes, le suicide, les relations parentales, la folie, la sexualité et les médias. Ses thèmes laissent place à la psychanalyse (au départ, Putain était un journal dédié à son psychanalyste) et aux questionnements philosophiques. La particularité de Nelly Arcan est qu’elle incarne le stéréotype de la femme enfermée dans son image en même temps qu’elle le dénonce dans ses livres : « elle est une philosophe prisonnière d’un corps de prostituée ».

La narratrice est prise au piège à l’intérieur du désir de l’autre, elle veut rester jeune et bandante afin de ne pas mourir du regard de l’homme et ainsi s’effacer pour devenir une larve comme sa mère. Les romans de Nelly Arcan peuvent s’apparenter à des lettres de suicide, on aurait presque pu prévoir… Elle s’est enlevée la vie en 2009 juste après avoir terminé son dernier roman Paradis, clef en main.

C’est une lecture viscérale. Lisez.

*À voir : l’entrevue de Tout le monde en parle de 2007 où les animateurs la ridiculisent en la réduisant à son physique et en l’enfermant davantage dans son image alors que ses romans évoquent justement ce combat de la femme conditionnée dès l’enfance à plaire et à être jolie. Les médias ont braqué l’intérêt sur l’autobiographie (sa prostitution) à en oublier sa littérature et son travail d’écrivaine.

Les Vagues de Virginia Woolf

Les Vagues est un roman de 1930 écrit par l’autrice britannique Virginia Woolf… Et ma foi, quel chef-d’œuvre. C’est un livre intimidant même après l’avoir lu, je le regarde au loin, il est posé sur mon étagère là-haut, il règne en maître dans la pièce. Il renferme une telle puissance poétique; il est monumental, raffiné, complexe et il a des propriétés magiques. C’est la lecture qui m’a le plus émerveillée de toute ma vie de jeune lectrice. Je traîne souvent ce livre avec moi, il est pesant dans ma besace par l’influence colossale qu’il produit sur mon être, il me donne la foi en l’existence de la transcendance. Il n’est certes pas fait pour tous; c’est comme un parfum sombre et ténébreux, repoussant au premier effluve, mais d’une somptuosité incomparable lorsqu’on lui laisse le temps de pénétrer notre peau. C’est une lecture difficile qui demande beaucoup de patience, c’est une construction poétique et expérimentale solide. Il m’intimide aussi parce qu’il me renvoie à la médiocrité de mes mots.

Le roman Les vagues met en scène six personnages, trois filles et trois hommes suivis de l’enfance à l’âge mûr; tous s’écrient dans une narration polyphonique tel un écho de voix intérieures et de monologues qui s’enchevêtrent et se succèdent comme un reflux de vagues perpétuel. L’auteure donne accès à l’intériorité de ses personnages qui révèlent indépendamment une réponse différente à l’énigme de l’existence. Ils transcrivent le mouvement de leurs pensées profondes en exploitant, selon mon interprétation, les six identités de Virginia Woolf (ou peut-être même de l’être humain). Tous sont absorbés par les thèmes du désir, de l’intelligence, des songes, de la mémoire, de la maternité biologique et spirituelle et de l’écriture. Le texte est ponctué d’interludes lyriques qui font le portrait changeant à travers les saisons de la nature environnante. Ces images reviennent périodiquement en se reformulant comme l’alinéa des vagues qui effleure le sable et s’efface dans l’évanescence de la mémoire. La force du roman réside selon moi dans l’aisance poétique de Virginia Woolf et sa capacité étonnante à créer des images singulières, riches et scintillantes. Ce roman est inondé de fresques lumineuses, de ses pages émane de minces filets de soleil qui nous rendent aveugles d’autres mondes. Et pour décrire ce monde complexe finement ficelé qui nous submerge dans ses vagues de poésie, n’importe quel adjectif serait trop faible. Je vois tant de choses… qui sont inextricablement magnifiques.

Comme l’écrivain et critique littéraire Yvon Rivard l’aura mentionné, « Les Vagues, c’est la rencontre parfaite du roman et de la poésie ». Une symbiose unique. Et si je suis si mauvaise à en faire la critique, c’est qu’il est réellement excellent et que j’en perds mes mots. Mais la banque de mots de Virginia Woolf, ça par contre, hallucinant!

LISEZ-LISEZ-LISEZ, ordonnai-je. Vous en serez grandis et embellis.

En espérant rendre votre vie plus fascinante avec cette proposition de livres,

Crédit photo de couverture

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