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La solitude, ce besoin qui me terrifie

J’ai besoin de moments de solitude. Je le ressens, de plus en plus. C’est décidé, je l’écris aujourd’hui noir sur blanc. J’en ai besoin. Ces moments en tête à tête avec soi-même, où ni les mots, ni les envies, ni les besoins de l’autre ne viennent peser dans la balance, dans l’instant. Juste soi avec soi. C’est un besoin qui m’était inconnu jusqu’à présent. Et de cet inconnu naît une peur profonde. Que signifie ce besoin ? Suis-je en rejet des autres ? En rejet de ceux que j’aime ? Le doute s’immisce et tout se fragilise.

De ce besoin naît le doute. Le doute sur mes sentiments, sur ma fidélité aux autres, ma loyauté, ma présence, mon attachement. Avoir besoin de moments de solitude est-il fatalement synonyme de rejet d’autrui ? Dans mon esprit étriqué, la réponse m’apparaît positive, mais je crois que je me trompe. Je crois que je fais fausse route. Alors, je réfléchis : pourquoi cette peur viscérale ? Non seulement de se retrouver un temps avec soi, mais, au-delà, de répondre à son propre besoin ? Peut-être parce que c’est un besoin qui m’appartient et que l’autre, quel qu’il soit, n’y a pas sa place.

Voilà qui marque la réalité la plus douloureuse de mon existence : nous sommes des êtres à part entière, nous sommes des existences individuelles.

Finalement, dans ce besoin de solitude, c’est cette évidence qui me fait trembler. En écoutant ses propres besoins, on se sépare de l’autre, on ne vit plus à travers les siens : on vit à travers soi. Vivre à travers soi c’est être face à sa liberté. C’est vertigineux, c’est immense, c’est sans fin. Des choix par milliers s’offrent à nous, à chaque seconde, chaque minute, chaque heure, chaque jour. Du plus infime au plus important, nous sommes maîtres à bord. Quoi de plus effrayant que d’être aux commandes de son existence ? Dans l’évitement de mes besoins, ce n’est pas l’autre que je tente de faire exister davantage, c’est moi-même que j’essaie d’étouffer ; parce que se laisser la possibilité d’exister, c’est être différent, c’est avoir un avis, c’est prendre le risque de se heurter au désaccord, au conflit, à la rupture, parfois.

Voilà ce que je fuis de toutes mes forces : le risque de perdre l’autre. Mon existence se fond dans la sienne. Si je le perds, que me restera-t-il ? Enfin m’apparaît ce que cache cette peur du besoin de solitude : qu’il ne reste que moi.

Je ne sais qu’en faire de ce moi. Je ne sais qu’en faire, parce que je le connais si peu, je me connais si peu. J’ai la sensation de devoir apprivoiser une inconnue et elle m’effraie. Oui, elle m’effraie, car elle n’est plus l’autre, elle est elle. Je suis moi. Et ce moi est comme tous les autres : imparfait, faillible, mortel. En me fondant en l’autre, j’ai pris le soin d’éviter ces facettes qui me sont douloureuses, car elles m’apparaissent dangereuses. À travers mon imperfection, c’est la peur de la perte qui fait vibrer mon être. En me fondant en l’autre, je me suis lovée dans la douce illusion que je pouvais tenir son existence entre mes mains. « Je vivrais à travers toi et jamais tu ne mourras ». Quelle douloureuse prise de conscience que de commencer à comprendre que c’est une quête vaine, irréalisable, impossible. Un profond désir et besoin enfantin de maintenir en vie coûte que coûte ceux qui lui ont donné la vie, à travers la sienne. Rien n’est plus déchirant que de se confronter au caractère éphémère de l’existence. Lorsqu’il perd son aspect abstrait et s’inscrit dans les tripes, que le corps le ressent désormais viscéralement sans même qu’il se matérialise par un fait, un événement. La conscience fait le travail, l’idée devient réalité. L’innommable s’habille de lettres. L’impensable devient inévitable.

Me fondre en l’autre ne le rendra pas immortel et ne me rendra pas immortelle. Me fondre en l’autre ne me préserve pas de la perte. Je n’ai pas de contrôle, je ne suis pas toute-puissante. Alors, il va falloir que j’apprenne : que j’apprenne à vivre avec ce risque, que j’apprenne à faire vivre mes besoins et que ces derniers, bien qu’ils marquent une séparation avec l’autre, ne marquent en rien une rupture ; que j’apprenne à laisser davantage de place au hasard, que j’apprenne à me laisser exister à travers moi-même, que j’apprenne à laisser les autres exister sans moi ; que j’apprenne que l’amour n’est pas de se confondre en l’autre, mais de savoir exister côte à côte, de partager, d’écouter, de s’enrichir des différences ; que tout peut se terminer demain et que pour cela, il est urgent de donner la vie au présent ; qu’il ne le rend pas dangereux, qu’il le rend éphémère, certes, mais, surtout, qu’il le rend unique, qu’il le rend vivant. Apprendre qu’être seule mène aussi à la rencontre de soi même et à de plus belles retrouvailles avec ceux qu’on aime. Être soi, c’est être différent, mais ce n’est pas être l’ennemi de l’autre ; être soi, c’est être unique, c’est être riche intérieurement, c’est être en évolution permanente, c’est être en apprentissage constant. C’est pouvoir aimer l’autre pour ce que nous ne sommes pas, c’est découvrir des personnalités qui, on ne sait par quel miracle, se lient à la nôtre et créent parfois des étincelles, un match, une résonnance, une amitié, un amour.

Alors, à mon besoin de solitude, j’ai envie de demander pardon : pardon de vouloir te faire taire en permanence, pardon de t’étouffer, pardon de te fuir, pardon de te craindre, pardon de te haïr. Aujourd’hui, je ne veux plus faire de toi mon ennemi, je veux qu’on s’apprivoise. Je veux te donner la place à laquelle tu as droit, car, à travers toi, c’est ma volonté d’exister singulièrement qui gronde. Et je ne veux plus la fuir.

Je vais continuer d’apprendre qu’être seule, par moments, ne signifie pas nécessairement que ce n’est plus aimer l’autre, mais que c’est commencer à s’aimer soi ; que c’est se donner le droit d’en prendre soin, c’est donner naissance à sa propre existence et que cette existence a le droit de recevoir de l’amour.

Accorde-toi ton amour. Tu n’en aimeras que plus fort et je crois que personne ne t’en aimera moins pour autant. Au contraire. Sache que tu ne te fermes pas au monde : tu t’ouvres à toi-même.

Crédit : Léa Bourbillière

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