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La parité : mythologie moderne

« Qualifiées pour la finale, des hockeyeuses doivent céder leur place à une équipe masculine. »1

Suis-je la seule qui a envie de crier en lisant ces mots? Quand on lit l’article, on comprend que l’équipe Les Rafales avait mérité une participation à la finale régionale dans la ligue masculine. Cependant, leur joie fut de courte durée puisque Hockey Mauricie a décidé que ce serait deux équipes masculines qui s’affronteraient en finale, car une équipe féminine ne peut pas se rendre dans le tournoi interrégional, récompense d’une victoire dans l’ultime rencontre.

La présence de femmes dans le monde du sport a visiblement toujours dérangé les instances officielles. Malgré le fait qu’au cours de la seconde édition des Jeux olympiques modernes en 1900 à Paris, on y voyait déjà apparaître des femmes (et là, par « des femmes », je veux dire 22 sur 997, pour un grand total de 2,2 % des participants), ce n’était le cas que dans cinq disciplines, soit « le tennis, la voile, le croquet, les sports équestres et le golf ».2 Vous allez me dire qu’il fallait commencer quelque part, et je suis d’accord. C’est la lenteur de la progression qui me choque, parce que plus de cent ans plus tard, on tarde encore à accorder le même statut aux femmes qu’aux hommes.

Si je vous parle de Roberta Gibb et de Kathrine Switzer, ça vous dit quelque chose? Ce sont les deux premières femmes à avoir parcouru le trajet du marathon de Boston, respectivement en 1966 et 1967. La différence, c’est que la seconde a pu recevoir un dossard officiel en s’inscrivant avec ses initiales, K.V. Switzer. On peut aussi trouver beaucoup de clichés montrant la deuxième se faire pousser par le directeur du marathon, Jock Semple3, tandis que le reste du peloton œuvre afin qu’elle puisse terminer sa course. En termes de droits des femmes, c’était un moment historique. Ça en avait tout le potentiel, du moins. Parce qu’il a fallu attendre 1972 afin de voir le premier marathon de Boston ouvert officiellement aux femmes, et 1984 pour assister au premier marathon féminin des Jeux olympiques. « […] les femmes n’avaient pas l’endurance nécessaire pour courir de longues distances, et que l’exigeant entraînement pour ce genre d’épreuves pouvait faire tomber leur utérus, les rendre infertiles ou encore provoquer des changements corporels qui les masculiniseraient. »4, telles étaient les raisons évoquées pour évincer les femmes de ce genre de compétition.

Faire tomber leur utérus

Je veux juste qu’on le dise tous ensemble, à voix haute, histoire de bien ancrer le ridicule de la chose.

On pourrait aussi parler de Manon Rhéaume, qui fut la première femme à disputer un match non seulement avec la LHJMQ, mais aussi dans la Ligue nationale de hockey (LNH) avec le Lightning de Tampa Bay. Si on se demande pourquoi elle aura été la seule et unique femme à franchir la barrière des genres dans la LNH (surtout quand on sait que c’était essentiellement un coup de pub de la part de l’équipe), on peut regarder le genre de décisions prises par les organisations comme Hockey Mauricie. On laisse rarement la chance aux femmes de se mesurer aux hommes et, quand l’occasion se présente, si elles gagnent, on les sort des compétitions. Parlez-en à Ann-Renée Desbiens, bannie d’une ligue masculine parce qu’elle était plus forte que ses adversaires.5 Parlez-en aux Dynamites de Gatineau, qui n’ont pu participer à un tournoi parce qu’elles ont battu une équipe masculine 7-0 en ronde préliminaire.6 Parlez-en même à Rhéaume, qui s’est vue refusée l’accès au niveau midget AAA parce qu’elle était une femme.7

Et si on se demande pourquoi il n’y a pas plus de jeunes femmes qui se battent pour gagner du terrain dans le monde du sport, il faudrait peut-être commencer par leur donner une raison de se battre. Pour les hommes, il y a la LNH, la NBA, la NFL, et toutes les autres ligues (ainsi que leur équivalent ailleurs dans le monde). Pour une femme, son parcours s’arrête souvent à la fin de ses études puisqu’elle n’a aucune manière de gagner sa vie avec son sport, sauf à quelques exceptions près.

Alors, à quand la même glorification pour les joutes féminines? Quand allons-nous accorder la même importance aux femmes athlètes? Nous recherchons tant bien que mal la parité homme-femme dans notre société, mais nous gardons notre tête dans le sable sur bien des aspects. Selon moi, ça ne devrait pas être extraordinaire de voir une femme parmi les candidats pour devenir coach d’une équipe de la NBA (Becky Hammon).8 Ça ne devrait pas être phénoménal de voir le parcours de Sarah Thomas, qui a été non seulement la première femme à devenir arbitre à temps plein pour la NFL en 2015, mais aussi à officier un match éliminatoire de la ligue en 2019.9

Certes, ce sont de vrais exploits considérant l’environnement hostile auquel ont fait face ces femmes pionnières. Mais ça ne devrait pas l’être. Les femmes devraient avoir tout autant leur place sur le terrain que les hommes, si elles le souhaitent.

Le monde du sport est encore un milieu d’hommes, menés par des hommes. Nous sommes loin de la parité quand on se rend compte qu’en 2015, sept femmes siégeaient sur le Comité International Olympique, tandis que 19 hommes y prenaient place.10 J’ai été contente d’apprendre cependant que l’agenda olympique de 2020 comprenait des recommandations afin de tendre vers une participation à 50 % d’athlètes féminines et d’incorporer des équipes mixtes dans les épreuves.11

Si l’on revient aux utérus en danger des femmes se risquant à courir plus de 200 mètres, on doit se rendre compte que les raisons arborées pour tenir les femmes loin des projecteurs, autre que pour des coups de publicité, sont souvent montées de toute pièce et cachent des maux bien plus grands.

Alors, assez de ce mythe des temps modernes; la parité de front, celle qui plaît devant les projecteurs. Mesdames, battez-vous, car vous êtes guerrières. Ne vous satisfaites pas d’une participation honorifique. Allez aux armes aux côtés de vos confrères et montrez au monde entier de quel bois vous vous chauffez. Parce que vos batailles en apparence anodines sur la glace valent bien plus qu’un simple tournoi pee-wee. Elles représentent les combats des femmes du monde entier.

Crédit photo : Andy Hall, Unsplash

Références

  1. ici.radio-canada.ca
  2. olympic.org
  3. ici.radio-canada.ca
  4. Idem.
  5. cihofm.com
  6. ledroit.com
  7. nhl.com
  8. basketsession.com
  9. ici.radio-canada.ca
  10. olympic.org
  11. olympic.org

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