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N’avoir rien à dire

Des fois, on n’a rien à dire. On a beau chercher un sujet de conversation, quelque chose pour rompre le silence en bloc, mais rien ne vient. Une tête vide, pleine de bourdonnements, qui n’arrive pas à trouver la bonne fréquence.

Pourquoi ce silence radio? Est-ce moi qui suis plate? Inintéressante?

Je regarde avec curiosité ces gens qui parlent sans arrêt. Leurs lèvres sans cesse en mouvement. Leurs mots torrents tombent en rigoles de leur bouche, inondent les premières oreilles venues. Ils ont toujours un sujet caché quelque part dans un recoin de leur cerveau, prêt à être discouru de long en large en haut en profond. Une opinion sur tout : la politique, les nouvelles, la radio parlée, le cinéma hollywoodien, la télé-réalité, les bons livres à lire, la météo, le zéro-déchet, le secret du caramel dans la Caramilk.

Heureusement pour eux comme pour moi, mes oreilles sont plus productives que ma bouche. J’ai depuis longtemps maîtrisé l’art du hochement de tête, de la phrase courte qui montre qu’on écoute, de la question simple qui relance la discussion. J’ai le regard concentré de la personne intéressée qui ne perd pas un mot de ce qui se dit. Le truc : ne pas briser le contact visuel. Suivre des yeux la conversation, de la même façon qu’on suit la rondelle au hockey. Ça fonctionne. Pendant un temps du moins…

À un moment, même les mots des bavards retombent. Et leurs yeux se posent sur moi, battent des cils et attendent. C’est à mon tour maintenant de donner mon avis, de m’exprimer. On est dans une société qui adore s’exprimer et où les occasions et les plateformes pour le faire ne manquent pas. Je devrais pouvoir en faire de même, mais quelque chose bloque et les criquets emplissent ma tête comme un soir d’été.

Une partie du problème vient de la pression que je me mets à dire la bonne chose au bon moment. Je crains l’opinion des autres sur moi, de ce qu’ils penseront de ma réponse qui sera inévitablement bonne ou mauvaise. Je déteste les débats, je hais philosopher pendant des heures sur des possibles lointains. J’ai une peur indigo d’être démasquée et qu’on se rende finalement compte que je ne suis pas aussi intelligente que mon relevé scolaire l’indique.

Il y a aussi le fait que j’ai de la difficulté à prendre position dans la vie. Je ne ressens pas le besoin d’avoir un avis tranché. J’écoute l’actualité en bruit de fond, sans trop m’engager. J’abuse de la phrase : « Je suis neutre comme la Suisse ». Mais pour certaines personnes, c’est insuffisant. Je suis allée à l’université, en littérature en plus (domaine connu pour en avoir, des choses à dire), donc il faudrait que j’aille mon mot à dire. Un mot qui ne me vient juste pas.

Est-ce une forme de paresse intellectuelle? J’ose croire que non. Mon esprit a le don de compliquer la plus simple des situations. Alors, quand vient le temps d’aborder les grands enjeux mondiaux, mes repères explosent. Je n’ai pas non plus maîtrisé l’art de parler pour parler. Parler de moi est souvent une séance de torture. J’ai une petite vie simple qui me convient et qui me déçoit parfois. Une vie sans grand rebondissement, sans jumelle machiavélique ou histoire d’amour rocambolesque. Ma fin de semaine se résume à quelques phrases. Et les criquets s’époumonent à nouveau, entamant cette fois le Boléro de Ravel.

Après un certain malaise, après un creux dans l’atmosphère, les gens qui parlent se remettent à parler. Et je recommence à hocher de la tête, heureuse que les projecteurs se soient tournés vers quelqu’un d’autre. Heureuse aussi que, en cette semaine où je n’avais aucune idée pour mon sujet d’article, la page se soit remplie de mots sur mon manque de mots, justement.

Photo : Hunter Leonard
Source : Unsplash

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