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Vivre avec un cerveau atypique dans un monde normé

Vais-je paraître élitiste? Comment parler d’un sujet tel que celui-ci sans vexer certaines personnes? Puis-je apporter ma vision sur un sujet qui commence à être beaucoup traité sur le web? Je n’ai pas les réponses à ces questions mais je sais que le sujet de cet article est important pour moi. Aussi, j’aimerais parler pour toutes ces personnes qui se sentent tellement en décalage avec le monde qu’elles ont l’impression d’être des mutants. Alors peut-être que vous vous demandez si la mutation est là, si elle peut disparaître, ou peut-être tout simplement que vous vivez avec depuis des années sans savoir quoi en faire. Personnellement, c’est lorsque j’ai commencé à sortir de ma première dépression que tout a commencé à prendre un sens. J’ai découvert le fonctionnement de mon cerveau à 25 ans.

En effet, après plus de deux ans de thérapie, mon psychologue de l’époque trouvait assez intrigant que je puisse deviner la logique des exercices qu’il me donnait. Combiné à son analyse de mes paroles, de mes angoisses et de mes interrogations, il m’a dit une phrase que je n’oublierai jamais tant ce fut le départ du chemin qui m’amènerait à la compréhension d’une partie de moi-même. « Monsieur Dobigeon, on va s’arrêter là pour aujourd’hui, mais je veux que vous lisiez un livre et qu’on parle de ce qu’il vous apprendra. » Ce livre, c’était Trop intelligent pour être heureux? L’adulte surdoué, de Jeanne Siaud-Facchin. J’en ai commencé la lecture le lendemain matin dans les transports en commun et une partie de ma solitude s’en est allée, noyée par des larmes matinales et heureuses. Enfin.

Mes problèmes n’ont pas disparu ce jour-là, mais j’ai commencé à réaliser que je n’étais pas seul, que je n’étais pas un alien et que j’avais le droit d’être différent. Certains diront qu’on est tous différents et que cela n’a aucun intérêt de le revendiquer puisque être différent et en même temps pareil que d’autres gens, cela est contradictoire. Je comprends une partie de leur raisonnement mais ce que je refuse, c’est ce qui se cache derrière ce message. Car dire cela, c’est ne pas accepter la souffrance de ces gens qui se sentent différents, c’est leur dire qu’ils n’ont pas d’intérêt à se sentir en marge si ce n’est pour adopter un style. Mon expérience est différente et je pense que je ne suis pas le seul.

Le masque de l’imposture

Je vous regarde, je vous comprends mais je dois me forcer à me comprendre moi-même avant de vous répondre. C’est une réflexion difficile qui m’est souvent apparue après des interactions sociales. Je suis le spécialiste pour me repasser une soirée avec des collègues, un dîner avec ma conjointe ou un après-midi entre amis dans ma tête. Pourquoi? Parce que mon cerveau veut analyser ce qui s’est dit ou ce qu’il s’est passé dans ces moments, car la plupart du temps j’ai l’impression d’avoir joué un rôle. Le rôle de ma vie. Mon personnage a fait attention de mettre un filtre sur ce qu’il dit, parfois ça fonctionne, d’autres fois pas vraiment. Mon personnage est sociable, sait faire semblant de s’intéresser à ton bébé qui vient de dire son premier mot alors qu’on est juste collègues. Mon personnage me fatigue énormément. On me dit souvent que je suis sociable et cool, mais ce que les gens ne réalisent pas, c’est à quel point je suis angoissé à l’intérieur pour être comme ça.

Je ne dis pas que je ne peux pas être cette personne, que je ne peux pas être spontané, mais tout va dépendre du sujet de discussion, des personnes qui en parlent et d’autres facteurs. Je suis un caméléon dans une jungle faite de faux-semblants. Souvent, j’ai juste envie de vous écouter parler et que vous me laissiez tranquille. Parfois, j’ai envie de participer mais je vais faire un trait d’humour un peu bizarre, je vais avoir une opinion grise sur un sujet sensible et cela vous mettra tout autant mal à l’aise que moi.

Tout ce que je viens de vous raconter se rapporte pas mal à ce qu’on appelle le faux-self. C’est quelque chose de très courant chez les personnes à haut potentiel ou à haute intelligence émotionnelle. Vous vous êtes reconnu.e? Parfait! Peut-être est-ce l’effet Barnum. Peu importe! L’essentiel, c’est que vous vous sentiez moins seul.e dans votre façon de fonctionner, que vous puissiez peut-être faire lire cet article à une personne qui ne vous comprend pas. Vous le savez, vous êtes épuisé.e, il est temps de l’expliquer au monde. J’ai souvent subi des moqueries après avoir expliqué à des collègues ou amis que mon cerveau fonctionnait sûrement différemment du leur. « Monsieur l’intello! », « Ah oui, excuse-moi, tu as une intelligence supérieure. » et d’autres. Un conseil : n’en voulez pas aux gens qui vous font le même type de remarques. J’ai beaucoup souffert suite à ce genre de paroles, mais j’ai réalisé que c’était comme la dépression ou l’anxiété, si la personne en face ne le vit pas, elle peut difficilement le comprendre.

La situation est encore plus difficile quand votre faux-self accouche du syndrome de l’imposteur. Vous faites semblant, Vous avez peut-être choisi une carrière qui ne vous convient pas ou vous n’arrivez pas à prendre conscience de vos capacités. Vous semblez réussir tout ce que vous entreprenez ou presque, et pourtant, vous pensez la plupart du temps être incapable d’accomplir quoi que ce soit. Vous ressentez la pression des pairs plus que quiconque et vous arrêtez les projets en cours de route car « de toute façon, je n’y arriverai pas et quelqu’un d’autre fera mieux que moi ». Tout cela est tout autant fatigant que le faux-self car il faut beaucoup de ressources pour canaliser le mal-être et le manque de confiance en soi que cela génère. Imaginez un cerveau rempli d’idées qui n’arrivent jamais à se concrétiser. Un jour, il brise et vous devez tout recoller.

J’ai réalisé que la société et les regards ne changeront pas pour moi. Ils ne changeront pas pour vous non plus. Le faux-self n’a pas l’obligation d’être un poison, nous devons apprendre à le contrôler et à nous en servir uniquement lorsque nécessaire. Il peut devenir une force car il nous permet de pouvoir nous adapter très vite à n’importe quel environnement. Le plus difficile est de ne pas le laisser nous noyer. Il est nécessaire de connecter avec des gens plus ou moins similaires à vous ou, en tout cas, des gens ouverts, qui n’exploiteront pas votre fonctionnement atypique. Il existe de nombreux groupes pour zèbres, autistes, HP sur Facebook, n’hésitez pas à les rejoindre.

Vous le voyez, je n’ai pas la prétention de vous expliquer en détail le mécanisme de la douance, de l’autisme ou d’autres fonctionnements cérébraux atypiques. Il m’a juste semblé nécessaire de mettre l’emphase sur la compréhension d’un certain mal-être, de vous dire que nous sommes nombreux et qu’il n’y a aucune honte à se sentir en décalage avec la société. Vous avez le droit de vous sentir malaisé face à un autre atypique à cause de votre anxiété sociale et vous avez le droit de ne pas vous forcer à avoir des conversations qui vous ennuient. Brisez les cages de la pensée, exploitez votre don, faites-en profiter le monde.

Pour aller plus loin :

Par Luc Dobigeon

Source photo de couverture Unsplash

5 thoughts on “Vivre avec un cerveau atypique dans un monde normé

  1. Oui voilà, c’est exactement ça, pour moi aussi, rien n’a changé depuis mes lectures, la compréhension de moi-même et mon travail avec ma psy. Si ce n’est que je comprends ce qui m’arrive. Et je réalise mon travail de composition pour avoir l’air d’appartenir à cette société et y paraître environ normale.

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