Menu

La colère des femmes

Paraîtrait que la révolte s’apparente inévitablement à l’adolescence, explication biologique oblige. Ça passera. Avec les années, on s’assagit en remerciant nos parents pour ce qui autrefois nous faisait bouillir de rage, claquements de porte et hurlements dans l’oreiller à l’appui. J’aimerais bien pouvoir, aujourd’hui, à l’aube de la mi-vingtaine, appuyer ces dires en me remémorant les années passées et en constatant ma jadis ignorance des réelles injustices sociales. Mais, avec le temps, je ne peux que constater l’ampleur que prend cette révolte quand on entre dans le monde des adultes en tant que femme. Ce dont je m’indignais à quinze ans pouvait s’atténuer par la résignation que comporte l’indiscutable encadrement parental ou encore à l’idée d’être un jour libre de faire ma propre loi.

Force est de constater que c’est lorsque ce jour arrive que la rage l’emporte sur la rébellion. La lucidité de l’âge adulte : quel magnifique cadeau empoisonné! Le fameux : « Tais-toi, jeune ignorante » se change alors en : « Tais-toi, femme. » Point. Bien qu’il ne soit pas textuellement explicite, c’est ce qu’on entend. Ça résonne si fort que j’ai à nouveau envie de plonger la tête dans l’oreiller et de crier jusqu’à ce que les choses changent. Je rêve du jour où une femme pourra hurler son désaccord, fracasser son point sur la table sans mériter le petit sourire narquois de qui méprise sa colère, ses idées et ses propos en balayant du revers de la main ce qu’elle a à dire. Et elle en a tant à dire. Quel dommage qu’il n’y ait pas de réelles racines sous ce qu’elle revendique! « Elle doit être menstruée, laissons-la faire, ça lui passera. » Mais ça ne passera pas. Les propos qui choquent, qui dérangent ou qui ne font que contredire, on les réduit aux aléas de la condition du système reproducteur féminin. Quelle fatalité. Si elle n’est pas menstruée, elle le sera sous peu ou alors elle vient de l’être. Arrivera un âge où cette redondante excuse en laissera place à une nouvelle. On dira alors qu’elle est ménopausée ; elle ne s’en sortira pas ainsi. Les hormones parlent à sa place : c’est ce qu’on lui rappellera toute sa vie.

En faisant croire à un renversement des tabous liés à l’évocation des menstruations, plusieurs se donnent le droit d’octroyer aux émotions des femmes la raison unique du stade de leur cycle hormonal. Si on omet cet argument, on les traitera de folles, de mal-baisées, de sèches, de germaines, d’hystériques : n’importe quoi qui viendra enrayer la crédibilité de leur colère. Sans oublier l’expression « petit caractère », qu’on emploie presque exclusivement pour désigner avec mépris les femmes s’affirmant, et ce, dès leur plus jeune âge.

Comment en arrivera-t-on à changer cette réduction de la révolte des femmes alors qu’insidieusement, on en vient à faire de même pour nos consœurs? Et c’est ainsi qu’on encourage, sans le voir, le mépris de la prestance féminine en oubliant que la personnalité des femmes est l’unique excuse à ce qu’elles sont. Je souhaite à toutes et à tous de travailler à renverser la tendance en cessant d’abord d’excuser trop souvent propos et humeurs, au même titre que nous le faisons aux ex qu’on texte en état d’ébriété. La portée de la présence des femmes est légitime et réside dans ce qu’elles sont comme personnes et non dans le stade de leur cycle ou de leur vie sexuelle. Point à la ligne. Cessons de nous excuser et de nous faire excuser. Une fois que ce sera fait, il restera encore bien du chemin à faire, j’en conviens, mais c’est grâce à toutes ces prises de conscience et à la volonté d’un réel progrès qu’un jour, la révolte nous ouvrira grand ses portes et nous la franchirons avec l’aisance que nous avons toujours méritée.

Source photo de couverture

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2019. Tous droits réservés
Une réalisation de