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À mes fantômes et aux vôtres

Peut-on réellement vivre l’instant présent sans être hanté.e? Je crois que nous sommes tous.tes hanté.es, parfois sans le ressentir, sans le percevoir, sans le saisir. Il arrive que nos petits fantômes nous suivent de près, nous guident, nous poussent vers un chemin plutôt qu’un autre, pour le meilleur. Des petits fantômes bienveillants qui nous mettent en garde, qui nous permettent de prendre une pause pour ne pas recommencer les mêmes erreurs autrefois commises. Puis il y a les plus grands fantômes, plus sombres, plus opaques, qui viennent nous rappeler notre fragilité, ceux qui ont pris naissance dans des événements qui nous ont rendus vulnérables. Plus sournois, ils prennent vie à travers des interdits que nous nous mettons. Ils se matérialisent comme des barrières infranchissables. Ils ne nous guident pas, ils nous figent, nous enveloppent de leur voile invisible et imprègnent nos sentiments, nos émotions, pour le pire cette fois-ci. Tandis que nos fantômes bienveillants nous accompagnent main dans la main vers nos désirs et nos aspirations, les autres nous tirent par le bras, nous retiennent, nous empêchent.

Les uns sont un doux souffle vers l’avenir, les autres, un vent glacial qui nous repousse vers le passé.

Alors, comment les dissocier ? Et surtout comment les apprivoiser ? Car, disons-le, quoi de plus effrayant que d’être hanté ? La fuite apparaît comme la seule issue possible. N’est-ce pas ce que nous apprennent romans et films d’horreur ? Rappelez-vous ces scènes où de jeunes gens pénètrent dans un manoir habité par des esprits malveillants, dangereux. D’abord, c’est le silence, puis un bruit, un souffle, une présence se fait sentir et, là, c’est le cri d’effroi. Les voilà qui se ruent vers la porte, tous dehors, vite. La survie est dehors.

Que faire quand nous sommes notre propre manoir ? Que les fantômes ont pris place en nous ? La rencontre est inévitable. Pour ne plus se laisser hanter, il apparaît indispensable d’ouvrir les yeux et de rendre visible l’invisible. Chacun de nos fantômes a trouvé sa naissance dans une expérience vécue, une rencontre, un échange, un mot, un geste. Aucun n’est là sans raison. Leur donner corps, c’est accepter de se replonger dans ces souvenirs. C’est se confronter à leur naissance. C’est faire le pari de se retourner vers son passé pour laisser place à un avenir plus libre de se dessiner. Accepter de se retourner, c’est ne plus faire dos au passé et se laisser happer par son fantôme, mais bien lui faire face.

Un fantôme est une blessure toujours ouverte, une émotion qui n’a jamais eue la place d’exister, un chagrin qui n’a pas été consolé, une réalité qui a été niée. Les faits sont ce qu’ils sont : on ne peut en changer. Je ne t’apprends pas que ce n’est pas avec des « si » qu’on peut refaire le monde. Néanmoins, on peut trouver des réponses à des « pourquoi » ; on peut comprendre. Comprendre qu’il faut se pardonner, se pardonner de n’avoir pu faire autrement, d’avoir enfoui, masqué, étouffé et d’avoir donné naissance à ce spectre qui continue de nous hanter. Ne dit-on pas que les fantômes nous hantent s’ils n’ont pas terminé leur destinée ? Il reste quelque chose, une chaîne à enlever, une serrure à ouvrir, un cadenas à déverrouiller pour les laisser s’envoler. Alors, l’expérience restera, certes, mais son fantôme sera libéré. Nous serons libéré.es.

À vous, mes fantômes, je me rends compte jour après jour que vous êtes nombreux, que vous êtes difficiles à approcher parfois, que vous êtes là depuis tant d’années, bien cachés, invisibles et pourtant si présents. Sachez que désormais je ne veux plus vous laisser me hanter. C’est à mon tour de vous repousser vers mon passé. Allons-y, faisons face, vous et moi. Allons chercher le nœud qui ne demande qu’à être démêlé. Rencontrons-nous pour nous apprivoiser, nous pardonner, me pardonner et nous séparer, enfin. Oui, à travers ces ombres du passé, c’est avec soi-même qu’il faut se réconcilier. C’est dépasser l’expérience pour comprendre qu’elle ne nous définit pas, comprendre que, pour tout un tas de raisons, elle s’est déroulée ainsi et que nous n’en sommes pas responsables. L’indulgence envers soi manque souvent cruellement et nombreux sont les fantômes qui revêtent une robe de culpabilité, de honte. La souffrance n’est pas honteuse : tu n’es coupable ni de la ressentir, ni de la laisser exister. Au contraire, le courage est ton arme pour exorciser tes fantômes du passé, exorciser tes blessures non refermées et panser tes plaies.

N’oublie pas que même si tes fantômes t’appartiennent, tu n’es pas seul(e) pour les affronter. Tu peux demander de l’aide à ceux qui sont bien vivants : à celles et ceux qui t’aiment, en qui tu as confiance, tout comme à quelqu’un qui a fait de la libération des ombres anciennes sa profession. Je ne parle pas de pouvoir mystique, mais du pouvoir de la parole.

En brisant le silence, tu laisses place à une issue, à la porte de sortie.

Ouvre-la. Derrière s’y trouvent ton avenir et ta liberté.

Crédit photo : Unsplash – JR Korpa

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