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Le féminisme dans l’art : pour en finir avec la vulve

Si vous avez regardé ou lu Ghost World, vous comprendrez sûrement ce que je vais essayer de vous expliquer aujourd’hui. Pour vous aider à mieux comprendre, voici une image :

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Source (image modifiée par Noémi Otis)

Cette année, je finis mon baccalauréat en art visuels et médiatiques avec l’étrange sentiment d’être une impostrice. Je n’y peux rien : j’ai commencé ce bac sans aucun background artistique et avec le grand désavantage d’être une femme. Ce désavantage, bien qu’il soit de moins en moins présent dans mon domaine, m’a suivie toute ma vie et me suivra encore longtemps. Je remercie donc chaque jour le ciel de m’avoir donné le courage de suivre ce chemin parsemé de gens qui ont une belle ouverture d’esprit.

En effet, le milieu artistique a accueilli certaines femmes artistes en les présentant comme des exceptions à la règle jusque dans les années 60 (assez fou quand on pense qu’il s’agit d’un domaine dit ouvert d’esprit), ce qui, bien que très tard sur l’échelle de la vie humaine, est relativement tôt sur l’échelle du féminisme. À partir de ce moment, les femmes ont elles-mêmes décidé de prendre leur place dans les musées en passant de sculptée à sculptrice, tentant de se libérer de l’étiquette « d’Objet du désir » au passage.

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Source – Œuvre d’art des Guerilla Girls, groupe d’artistes activistes et féministes, réalisée en 1985

S’il y a une chose dont je suis fière, chez les femmes de ma génération, c’est qu’elles n’ont pas peur de se dire féministes et de s’intéresser à la cause. Je ne le dis pas péjorativement, mais je suis fière qu’être féministe soit redevenu cool parce que ça devient vraiment plus facile de faire passer l’information importante. Malgré tout, toute l’information ne se rend pas toujours de façon intacte, et c’est facile de tomber dans le piège et d’entrer dans la bâtisse déserte avec un gros affichage néon qui dit : « REGARDEZ-MOI! JE SUIS FÉMINISTE! ».

C’est un peu l’effet que ça me fait, désormais, quand je vois des artistes dessiner des petites vulves cutes toutes roses et tomber dans la nudité inutile sous prétexte de la diversité corporelle et de la libération sexuelle. Ne vous méprenez pas, je crois comme vous qu’il s’agit de sujets pertinents et actuels, dont on doit certainement parler. Je félicite toutes les femmes qui affirment leur sexualité, leurs corps, ou qui aiment simplement dessiner des vulves parce que ça les fait triper! À vous, gentes dames, je vous dis : « Continuez! » On a besoin que vous soyez fortes, et vous pouvez seulement l’être en étant profondément vous.

En revanche…

Je suis stupéfaite chaque fois qu’on brandit des illustrations de vulve comme si c’était le drapeau de l’art féministe, comme si c’était un symbole ou une icône. Newsflash : utiliser la vulve comme emblème du féminisme, c’est réduire encore une fois les femmes à leur organe sexuel tout en oubliant toutes celles qui n’en ont juste pas, de vulves. On pense peut-être que c’est brillant parce qu’on pense que c’est choquant, une vulve, parce que c’est mystérieux et que ça ne fait pas si longtemps que ça qu’on l’étudie. Mais la vérité, c’est que ça fait 40 ans que c’est utilisé en art, donc non, ça ne choque plus personne. Ça exclut probablement plus de personnes que ça en choque, en fait. D’ailleurs, je dis ça comme ça, mais toutes les filles n’ont pas le sexe rose pâle. Ce serait bien, de temps en temps, qu’on découvre de nouvelles nuances Pantone. Et est-ce que les enjeux de la femme sont tous à propos de son corps? N’avons-nous pas une âme forte et complexe, ainsi qu’une pluralité qui fait de chacune de nous des êtres uniques dotés de questionnements distincts?

L’art vulvaire, c’est tout ce qui ne fonctionne pas dans l’art féministe : ça exprime un genre de féminisme libéral exclusif à l’élite hétéro, cisgenre et blanche. On repassera sur l’inclusion.

Ce qui m’attriste le plus, c’est le manque d’horizon de ces pratiques artistiques. Il y a tellement d’enjeux importants oubliés aux dépens d’une photo d’un doigt inséré dans un pamplemousse. Il y a tellement de facettes à explorer, d’injustices à défendre, d’images à défaire : ça doit aller plus loin que le simple fait de rappeler à certaines femmes dotées de petites et grandes lèvres que leur anatomie est correcte. Pendant ce temps, les non binaires, les femmes trans et tout le spectre de l’intersectionnalité attendent patiemment dehors qu’on finisse d’oublier nos privilèges en buvant du vino et en se félicitant de notre activisme créatif.

L’art féministe, c’est peut-être juste de faire de l’art et d’être féministe, au fond. Comme le rappelait ma fabuleuse amie Marianne Fournier (@mafougirl) aujourd’hui, quand tu fais partie d’une minorité et que tu es un.e artiste, tu as une certaine pression d’inclure des propos politisés à ta pratique, parce que si tu n’en parles pas, qui en parlera? On s’attend donc à ce que les femmes aient comme sujet le féminisme, que les trans parlent des enjeux reliés à la communauté LGBTQ&+, que les autochtones renouent avec leur culture et que les gens de couleur nous parlent du racisme. Mais à quelque part, le sentiment d’obligation et l’attente du regardeur peuvent aussi être vécus comme une oppression. Par le fait même, décider de parler d’autres sujets est une résistance en soi.

Source photo couverture

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