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Contraception et avortement : portrait de la situation

Ça ne fait pas encore un an que j’écris pour La Fabrique Crépue et c’est mon deuxième texte sur l’IVG (interruption volontaire de grossesse ou, pour faire plus court, avortement). Quand j’ai commencé à réfléchir à ce texte, je me suis demandé si c’était vraiment nécessaire. Est-ce qu’on en est encore là? On n’a pas fini de faire le tour de la question, depuis le temps?

Dans les dernières semaines, les nouvelles affluent du sud : les états les plus conservateurs des États-Unis passent des lois anticonstitutionnelles dans le but avoué de porter leur cause en Cour suprême, dans l’espoir de casser un jugement datant de 1973, le célèbre Roe v. Wade, qui a légalisé l’avortement aux États-Unis. Plus près de chez nous, Maxime Bernier n’exclut pas le « beau risque » d’avoir un débat sur l’avortement au Canada. Les nouvelles défilent dans mon fil d’actualités et parce que je n’ai apparemment aucune autre façon de me sentir vivante, je lis les commentaires. Certains me font clairement perdre foi en l’humanité, comme celui de Samuel J.-L. qui prend quelques minutes de son précieux temps (!!) pour préciser que si la fille prenait la pilule pour se protéger de n’importe quelle éventualité, il n’y aurait pas de grossesse non-désirée suite à un viol.

Si on retire du débat les champions de course comme Samuel J.-L., il reste des gens (beaucoup) qui semblent avoir une image apocalyptique de l’avortement : avortements tardifs, dédain de la contraception au profit de l’avortement… De mon côté, dans ma grande naïveté, quand je pense à l’avortement, je vois une femme qui tient un test de grossesse dans ses mains et qui se dit : « Fuuuuuuck… qu’est-ce que je vais faire? » Dans les faits, ça ressemble à quoi, l’avortement, au Canada?

Sur la contraception

Voici ce que les données de 2014-2015 du Ministère de la santé et des services sociaux indiquent sur l’utilisation de contraceptifs chez les femmes actives sexuellement[1] :

93,9% des femmes de 15 à 24 ans déclarent avoir utilisé un moyen de contraception dans la dernière année;

84,7% des femmes de 25 à 34 ans déclarent avoir utilisé un moyen de contraception dans la dernière année;

81,2% des femmes de 35 à 49 ans déclarent avoir utilisé un moyen de contraception dans la dernière année.

Ça fait quand même un sacré paquet de femmes actives sexuellement qui ont « pris leurs responsabilités ». Et puisqu’on parle de responsabilités, j’aimerais souligner que ces bébés-là ne se font pas tout seul. Ironiquement, l’outil qui devait libérer les femmes et les aider à prendre leur sexualité en main est devenu un genre de fardeau. Telle qu’elle l’est vécue présentement, la contraception est souvent synonyme d’inconfort (quand tu es chanceuse) ou de souffrances (quand tu l’es moins).

Mais bref. De toute évidence, la très grande majorité des femmes ne se mettent pas volontairement à risque. Pourquoi, alors, il y a « autant » d’avortements? Réponse : il y a la vie. J’ai eu mes premières règles à 13 ans. Si je me fie à ma mère et à ma grand-mère, je serai probablement ménopausée autour de 60 ans. Entre temps, il y a 47 ans de fertilité et 564 ovulations à gérer.

Mettons, là… que tu te sens particulièrement désœuvré et que tu remplis un grand bac d’eau pour sauter par-dessus. C’est pas un gros risque, 1, 2, 3 et hop! Tu le fais une fois, tu t’en tires bien. Tu le fais deux fois, tu t’en tires bien. Mais mettons que tu dois le faire tous les jours pendant 47 ans, y’a des grosses chances que tu finisses par te mettre les pieds dedans un moment donné. C’est la même chose avec la contraception : plus tu l’utilises longtemps, plus tu risques de te mettre les pieds dedans. Sauf que dans ce cas-ci, se mettre les pieds dedans = féconder un ovule.

Le New York Times a d’ailleurs publié en 2014 un tableau interactif fort amusant qui s’intitule How likely is it that birth control could let you down?

Sur l’avortement

D’entrée de jeu, Maxime Bernier peut être rassuré : seulement 0,66% des avortements ont lieu après 20 semaines de grossesse[2]. Fait que non, il n’y a pas d’infanticides à cause de l’avortement au Canada.

Quant aux avortements en série, à mon grand étonnement (c’est quand même assez intrusif comme information!),  on a aussi des données là-dessus[3]. En 2017, parmi les patientes qui ont subi un avortement :

47,4% d’entre elles n’en avaient jamais subi auparavant;

17,2% d’entre elles en avaient déjà subi un;

9,9% d’entre elles en avaient subi deux ou plus.

Nous n’avons pas l’information des derniers 25,5%, mais quand même. Je ne suis pas prête à retirer le droit à l’avortement pour toutes sous prétexte que 10% des personnes concernées n’en feront pas bon usage. Du reste, qu’est-ce qu’on sait sur les raisons qui motivent ces avortements multiples? J’ai connu une femme à la fertilité explosive. Absolument AUCUN moyen de contraception ne lui permettait d’avoir l’esprit tranquille.  Je n’ai jamais osé lui demander combien de grossesses ça avait pris pour que son médecin en vienne à cette conclusion; probablement plusieurs.

De l’importance d’informer, d’éduquer, de prévenir

Plutôt que de resserrer les règles autour des avortements, pourquoi on ne met pas la même énergie à informer et à éduquer la population? Plein de gens dans mon entourage ne font pas la différence entre une vulve et un vagin (anatomie 101, allô!). Plein de femmes dans mon entourage ne connaissent pas leur cycle menstruel et n’arrivent pas à déterminer quelles semaines sont les plus critiques si elles ont des relations sexuelles à risque. L’avortement, ce n’est pas un problème : c’est une conséquence. C’est sûrement une idée saugrenue, mais si, collectivement, on décidait de prévenir les grossesses non-désirées plutôt que de s’attaquer aux conséquences de ces grossesses non-désirées? On jase, là.

[1] Ministère de la santé et des services sociaux du Québec. (2018). Statistiques de santé et de bien-être selon le sexe. Repéré à http://www.msss.gouv.qc.ca/professionnels/statistiques-donnees-sante-bien-etre/statistiques-de-sante-et-de-bien-etre-selon-le-sexe-volet-national/utilisation-de-contraceptifs-chez-les-femmes/

[2] Coalition pour le droit à l’avortement au Canada. (2019). Statistiques – Avortement au Canada. Repéré à http://arcc-cdac.ca/fr/backrounders/Statistiques-actuelles.pdf

[3] Institut canadien d’information sur la santé. (2019). Avortements provoqués déclarés au Canada en 2017. Repéré à https://www.cihi.ca/sites/default/files/document/induced-abortion-2017-fr-web_0.xlsx

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