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De la poésie pour tous les goûts

Que ce soit sur le bord de l’eau, dans un hamac, sur la bol ou dans l’autobus, la forme courte est une belle opportunité de découvrir de nouvelles voix pour les lecteurs qui disent ne pas avoir le temps de… Et ça tombe bien, la poésie, longtemps reléguée aux oubliettes pour cause de préjugés à la Je comprends rien aux métaphores, est en véritable essor au Québec. J’avais envie de vous présenter une variété de voix singulières, aux horizons différents. Alors, pourquoi pas s’y mettre!

Une sorte de lumière spéciale, Maude Veilleux, L’écrou

Une sorte de lumière spéciale, c’est la lumière qui gicle pendant l’afterlife, les hautes de chars qui aveuglent dans le rang, celle des illuminations sur la drogue ou du flash de nos selfies. Dans son recueil, Veilleux explore les thèmes de l’ego, de la recherche identitaire, et du mal-être, dans sa Beauce natale, puis à Montréal dans un quartier embourgeoisé. « je ne suis jamais la bonne version/de la personne qu’il faut être ». À la campagne dans une autre vie ou sur le bord du canal Lachine, parfois à deux, trois ou six dans sa tête, Veilleux laisse sortir son flux de conscience qui touche tour à tour à la société de consommation, l’inaptitude sociale et sentimentale et l’attrait du monde virtuel « j’ai hâte qu’on puisse faire des voyages dans la tête des autres/un forfait à gagner/je choisis britney/ou toi là-bas à east broughton qui travaille dans une shop ». Dans une ouverture sans filtre, Maude Veilleux illustre la figure de la fille pas fiable, isolée et en questionnements existentiels. Contrôler l’image ou délaisser le corps? Deux entités en réflexion l’une en face de l’autre dans son recueil.

Je suis célèbre dans le noir, Frédéric Dumont, L’écrou

« je regarde ce visage/comme on regarde/n’importe quel dépotoir/ puis je tire la chasse/et mes yeux/et ma bouche/et mon nez/partent/avec le reste». Le narrateur anxieux de Je suis célèbre dans le noir rappelle tantôt les désaxés de Gogol ou Kafka. À travers une écriture qui frôle toujours l’absurde, Dumont trace le chemin d’un séjour en psychiatrie et du retour en boucle à la cellule familiale. C’est le récit d’un devenir adulte, empreint de nostalgie, le journal d’un fou écrasé par une société capitaliste. Une incursion entre les murs et le crâne d’un poète fantôme qui veut « […] juste avoir assez de charisme/pour enfiler cette paire de bas/sans l’aide de toute (sa) famille ».

Ne plus planter de ciseaux dans ton cri, Isabelle Forest, Le lézard amoureux

La poésie narrative d’Isabelle Forest dessine une danse amoureuse qui se retourne sur elle-même. Attirances, répulsions, les poèmes se répondent en échos, se cognent et se font violence. À travers une imagerie sauvage, la femme est désillusionnée vis-à-vis de l’amour, mais aussi de l’environnement : « j’ai dans la gorge/des oiseaux blessés/qu’il me faudrait abattre ». Les blessures de la mémoire et de la Terre y sont écrites dans une langue apocalyptique, qui porte un discours écoféministe de l’urgence. Il faut agir, mais le temps manque : « les petites filles vont à l’abattoir/se font dévorer cru par leur soif d’amour/la mort s’avale/une bouchée à la fois ». Ce qui demeure au final, un mince espoir en l’avenir, qui passe par la jeunesse.

Divisible par zéro, Sébastien Dulude, Le lézard amoureux

Dulude nous tient en équilibre sur le fil parfois coupant du quotidien dans son recueil qui aborde la rencontre de l’autre, dans l’intimité ou l’absence. Comment vivre à deux, apprivoiser l’inconnu, lui-même éprouvé par les contours, l’extérieur. Dans son jeu étudié des assonances, Dulude explore les espaces et les frontières, autant la géographie du couple que du territoire. Entre les murs de l’appartement, temple de l’intimité, une impression de vie parallèle, de négatif. Quadrilatères, quartiers, coupures, le poète y fait l’autopsie du couple. Observe avec lenteur les angles du soleil dans le lit, à chaque heure, décortique l’infiniment petit, les insectes, les détails « pour me réduire tu m’épingles tête-thorax-abdomen contre/la porte, monnaie-du-pape, nid frié ». À la loupe, divisible par zéro, comme Chérie j’ai réduit les instants « quand quatorze heures tu entres en crise noire/je m’étends dans le sarcophage de soleil sur le lit ». Un recueil à la symbolique très forte.

Expo Habitat, Marie-Hélène Voyer, La Peuplade

Expo habitat, c’est une lettre d’amour à la campagne, un récit qui captive avec une imagerie et des descriptions fidèles, les lieux de l’enfance. La jeunesse à la ferme, dans la répétition des tâches et des jours qui passent et se ressemblent, lents « dans les chariots à grains/mouvants tu t’enfonces/désapprends ne connais/plus la honte ». À proximité des carcasses puis des plages, Voyer explore les souvenirs reliés aux paysages, aux déplacements en voiture, aux villages de régions. Parfois divisés en vers, ou en proses imagées, les poèmes de Voyer sont autant d’arrêts sur image, de photographies remplies de tendresse « parfois le grand-père/te raconte des accrères/que t’as peur d’oublier ». Une belle fable sur la mémoire qui passe par la grandeur de la nature en comparaison aux banlieues ou aux villes « ici plus rien ne vêle/tu as perdu la langue de l’enfance ». Récits des mouvances et des déménagements, la dernière partie se penche sur les nombreux voyages, salutaires, là où « nous ne saurons jamais dire j’habite ».

Chansons transparentes, Jonas Fortier, L’Oie de Cravan

« c’est fini mon cœur/tais-toi comme une chanson/notre canot plein de silence/coule dans la rivière sans fond ». Dépression, distance, voyage, plusieurs difficultés qui entraînent les amours mortes. Dans une prose qui étudie minutieusement la nature encore une fois, Fortier crée une ambiance de berceau et de tranquillité que quelques vagues chavirent « je me dis quel bonheur/que de revenir à la vie quand la vie c’est soi-même ». À travers les saisons, Fortier écrit sa lente résurrection après l’absence de l’autre « depuis ton départ/sur une quelconque ligne transatlantique/mon cœur sert de bâton de marche ». Chansons transparentes est le récit d’une reconstruction, calme et sereine, dans une bulle ou une goutte d’eau. Un recueil très doux, qui donne envie des montagnes.

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