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J’utilise le mot autrice et voici pourquoi

Autrice. C’est un mot qui accroche l’oeil, pas vrai? Autrice. C’est encore pire quand on le dit à haute voix. Autrice. Veux-tu ben me dire d’où ça vient? Autrice. Vraiment?!

Petite leçon d’histoire non-exhaustive

Le mot autrice provient du latin auctrix : celle qui produit, celle qui crée, ou encore celle qui fait croître, qui augmente. Il est construit exactement de la même façon que actor et actrix, qui sont devenus respectivement acteur et actrice. La rumeur veut qu’à l’époque de l’éradication du mot autrice, on ait dit quelque chose du genre : « Actrice, c’est correct, parce qu’une femme peut être sur une scène et montrer son corps pour interpréter la création d’un homme, mais autrice, c’est mal, parce qu’une femme ne peut pas être à l’origine d’une œuvre ». Mais bon, c’est difficile à prouver. Si vous avez quelques notions d’italien (contrairement à moi), vous savez déjà que c’est un mot usuel : on dit autore pour auteur et autrice pour… autrice.

On retrouve des traces du mot auctrix et de sa traduction française, autrice, du Ier (oui oui, le premier siècle, genre celui qui a suivi la naissance de Jésus-Christ) au XVIIe siècle. D’abord malmené par des grammairiens latins, ce sont les grammairiens français qui lui donneront le coup de grâce : au XVIIe siècle, alors que le savoir s’institutionnalise et que des hommes blancs d’un certain âge commencent à se prendre pour la police de la langue (… et de plein d’autres affaires), on mène une guerre sans merci contre l’utilisation du mot autrice… et on gagne : le mot autrice disparaît. Il disparaît tellement bien que plusieurs siècles plus tard, lorsqu’on tente de le réhabiliter, autrice est qualifié de néologisme barbare.

Ce qu’on reproche à auteure

Rien. Auteure est un mot usuel reconnu par l’Office québécois de la langue française. On peut l’utiliser, comme on peut utiliser autrice, d’ailleurs; au Québec, le mot a toujours été reconnu. Malgré tout, choisir d’utiliser le mot autrice et pas auteure, c’est toujours un peu un statement féministe qui entraîne sinon des jugements, du moins des questions.

Sur la démasculinisation de la langue

Je l’ai dit plus haut : la langue française a évolué d’une certaine façon, jusqu’à ce que des grammairiens, des linguistes, etc., institutionnalisent la langue et qu’ils commencent à nous dicter la « bonne » langue française et la « mauvaise » langue française, les « bons » mots et les « mauvais » mots.

Breaking news : les grammairiens du XVIIe siècle, ils étaient un peu misogynes. Ils ont construit une langue française où le genre masculin prévalait le plus souvent possible, devenant ainsi le genre neutre par défaut. Avec quelques nuances, tout de même : on n’a jamais interdit des mots comme coiffeuse ou cuisinière. Ce sont les mots associés à une classe sociale dominante qui ont été exclusivement réservés au genre masculin pendant toutes ces années. Aujourd’hui encore, particulièrement en France, on est pognés avec des considérations idéologiques et politiques complètement dépassées et on se fait reprocher de vouloir féminiser la langue, alors qu’en fait, on veut surtout la démasculiniser.

Fait que… pourquoi j’utilise autrice?

Parce qu’au XXIe siècle, ça ne devrait pas soulever un tollé quand une femme exige qu’on l’appelle Madame la ministre.

Parce qu’au XXIe siècle, une femme qui préside ne devrait pas se faire interpeller par un Madame le président.

Parce que quand je dis que je vais voir mon médecin, les mots que j’utilise devraient pouvoir traduire que c’est une elle et pas un il (j’utilise parfois doctoresse, mais ça me donne un peu l’impression de vivre au Moyen-Âge et de me faire soigner avec des philtres et des décoctions).

Parce que je voudrais que les jeunes soient capables de décrire une femme lorsqu’on leur demande de décrire un-e PDG et que pour pouvoir imaginer que c’est possible, on doit d’abord être habituer à entendre et à voir unE PDG, unE dirigeante, unE leadeuse (merci, nouvelle orthographe!).

Pis parce que je suis pas tant une révolutionnaire, mais je suis crissement game d’utiliser autrice pour me venger des vieux cons d’académiciens qui ont décidé un jour que le masculin, plus noble, l’emporterait sur un, deux ou plusieurs féminins, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. Tin toé.

Suggestions de lectures sur ce sujet :

  • Évain, A. (2008). Histoire d’autrice, de l’époque latine à nos jours. Sêmion, travaux de sémiologie, 6, 53-62
  • Larivière, Louise-L. (2000). Pourquoi en finir avec la féminisation linguistique ou À la recherche des mots perdus. Montréal : Boréal
  • Viennot, E. (2014). Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin! : petite histoire des résistances de la langue française. Donnemarie-Dontilly : Éditions iXe

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