Menu

Le câlin

Elle s’est levé comme un matin de novembre. Tard et sombre. Elle avait beau s’étirer de tout son long, délier ses muscles et écartiller chacun de ses dix doigts et dix orteils, elle n’arrivait pas à chasser l’impression d’être aussi froissée que le drap qu’elle avait roulé en boule durant la nuit. Ce genre de matin, vous voyez.

Pourtant, c’était sa journée de congé, sa paie avait été déposée la veille et le centre d’achat hurlait son nom. L’excitation qu’elle avait ressentie en se couchant à l’idée d’aller magasiner semblait avoir disparu pendant la nuit. Bof, une fois sur place, ça reviendrait.

Après une douche qui avait laissé des relents de frissons sur sa peau, elle déjeuna en faisant le tri de la trentaine de notifications qui l’attendaient comme chaque matin. Après avoir confirmé le souper du lendemain avec sa gang de filles, commenté les statuts et photos d’une poignée de ses quatre cent trente-huit amis Facebook et relancer ses trois matchs Tinder les plus prometteurs, elle s’est mise en route direction Place Laurier. Un observateur averti aurait peut-être remarqué la fine couche de brume dans ses yeux. À 10h du matin pourtant, la 801 était presque vide et les rares passagers semblaient tout aussi absents qu’elle.

Bien que le creux qu’elle ressentait sous ses côtes ne l’avait toujours pas quitté, elle franchit le hall ultra éclairé en se disant qu’il n’y avait rien qu’une bonne séance de magasinage ne puisse combler. Aujourd’hui, rien ne serait trop beau pour elle. Tel un encouragement divin, des affiches criardes annonçaient des soldes dans la plupart de ses boutiques préférées.

Pendant quelques heures, elle fila d’une salle d’essayage à l’autre, une montagne de tissus sous le bras. La récolte s’avérait des plus satisfaisantes. Elle trouva deux blouses coquettes, un T-shirt, la petite robe noire qu’elle cherchait depuis longtemps, une paire de bottes aux genoux très tendance, un ensemble de lingerie lilas qu’elle comptait porter lors de sa prochaine date et un jean qui lui faisait de belles fesses. Ça et quelques babioles au Dollorama. Et, pour l’énergie, elle s’était aussi offerte un chaï latté de chez Starbucks et un de ses espèces de grands bretzels chauds et sucrés qui embaumaient le mail.

En début d’après-midi, après un décompte rapide, elle réalisa que plus de la moitié de sa paie reposait maintenant dans la multitude de sacs pendus à ses bras (Désolée Greta!). Il était sans doute plus sage de rentrer maintenant. Elle avait trouvé tout ce qu’elle cherchait et plus, ça irait pour un moment.

En chemin vers la sortie, elle fût attirée par la lumière jaune d’une pharmacie connue, comme une mouche un soir d’été. Elle avait sûrement besoin de quelque chose pour l’appart. Produits nettoyants, pâte à dents, papier toilette ou Advil, y’avait toujours quelque chose qui manquait. Fallait juste qu’elle se souvienne ce que s’était. Si on se fiait à leur slogan, elle était certaine de trouver.

Elle parcouru les rangées, une après l’autre avec une lenteur exagérée. Le temps s’étirait presque autant que ses bras sous le poids de ses achats. Elle s’arrêta finalement dans la toute dernière allée, devant les Kleenex. Longtemps.

– Aviez-vous besoin de quelque chose, Madame?

Toute absorbée de brouillard, elle se retourna en direction de la voix qui l’interpellait. Un homme à l’âge flou, rond, les épaules tombantes, la regardait en souriant. L’uniforme bleu marin de la chaîne lui allait étrangement bien, à Patrick. Il semblait fait pour porter ce polo, fait pour venir en aide aux pauvres clients perdus en quête de… De quoi déjà?

Elle restait sur place à fixer cet inconnu, à faire durer un silence inhabituel sans rien trouver à répondre pour briser le malaise. Il la trouverait folle à coup sûr. En rentrant chez lui, il ne manquerait pas de raconter à sa femme qu’une bizarre l’avait dévisagé pendant deux minutes entre les mouchoirs et une tour d’emballage Cascades douze rouleaux.

Et pourtant, Patrick la regardait sans ciller, sans montrer aucun signe d’impatience. Il attendait, tout simplement, les paumes posées l’une dans l’autre, la tête inclinée sur sa droite et, sur ses lèvres, le même sourire. Un sourire gentil.

Lorsqu’il répéta sa question à nouveau, elle répondit sans réfléchir.

– Un câlin.

Malgré son profil d’employé modèle, Patrick ne put retenir un froncement de sourcils. Et son menton entra se cacher un peu dans son cou. De son côté, elle hésitait entre l’évanouissement et la combustion spontanée.

Puis les mains de Patrick se détachèrent l’une de l’autre avec lenteur. Ses yeux à elle restaient accrochés à ce mouvement qui s’étirait dans le temps. Après une infime éternité, les mains vinrent se déposer le long du corps de commis.

En accéléré cette fois, pour rattraper les secondes interminables, un pas devant, les sacs par terre, des bras d’arbre qui se referment dans son dos.

À ce moment seulement, la lourdeur de novembre se leva et le vide se remplit.

Un câlin, c’est tout.

Crédit photo: Christiana Rivers

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2020. Tous droits réservés
Conception de site web - Effet Monstre