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Le capital tue la culture

Je me souviens de mon voyage en Grèce, dans la floraison de mes seize ans. Tout me semblait si idyllique. À vrai dire, j’avais l’impression d’être chez moi, même si c’était la première fois que je marchais sur les terres du berceau de notre civilisation. Lors de mon voyage, j’ai pu, bien sûr, visiter des monuments tels l’acropole d’Athènes ainsi que le théâtre d’Épidaure, pour n’en nommer que deux, et regarder, le temps d’attendre mon tour pour prendre une douche, la télévision. Sans même comprendre le grec, j’ai été déçu de tomber sur le contenu répétitif de jeux télévisés. C’était une réplique de La guerre des clans qui était diffusée. Sur les autres postes, il y avait des émissions américaines, dont quelques-unes étaient de classiques soaps dans le style de The Young and the Restless ou bien de The Bold and the Beautiful. Assis sur mon lit, je n’ai fait qu’éteindre la télévision, déçu de voir que la culture grecque était un copier-coller de ce que nous avions déjà un peu partout en Amérique.

Dans mon cours Découverte de la vie culturelle, mon prof m’apprend les logistiques complexes concernant le financement, la création, la production et la diffusion d’œuvres d’art, surtout dans les domaines liés au théâtre, au cinéma, à la musique et à la littérature. Graduellement, notre groupe est informé du fait qu’il se crée une censure subtile et en douceur dans toutes les formes d’art qui soient, puisque les groupes donnant les subventions font des tris stricts selon des idées similaires. Les subventionnaires disent que c’est ce que le peuple aime, sans même prendre en compte ce que celui-ci aime réellement. Les subventions, à l’heure actuelle, sont distribuées à des tiers artistiques dans une vision de gain d’argent pour l’État et non pas dans une optique de liberté d’expression. De plus, les plateformes web de diffusion musicale, comme Spotify ou Deezer, sont de plus en plus populaires et répandues. À vrai dire, jamais l’Amérique en particulier n’a payé autant pour avoir accès à du contenu culturel, mais jamais les créateurs de musique n’ont été si peu payés. Pareil pour les écrivains, qui, à vendre environ 5 000 livres, parviennent à toucher un maigre 12 500 $.

Existants pour assurer une production fluide et diversifiée de la culture, les programmes de subventions restreignent l’accès aux montants disponibles pour des raisons semblant infondées et très vagues. C’est un scénario qui se reproduit à longueur d’année pour les artistes émergents et même ceux considérés comme étant les plus réputés. Durant son existence, Pierre Falardeau s’est vu refuser plusieurs fois des subventions pour ses films, malgré sa grande réputation dans le monde de la culture québécoise. Lui ainsi que bien d’autres artistes encore dans l’ombre se sont fait dire que les subventionnaires ne détenaient pas assez de fonds pour leurs idées, mais la réalité est que la culture suit une vague conformiste. Ce qui est diffusé maintenant en culture est propice à la production de capital. Le succès artistique ne se mesure plus à la qualité du message de l’œuvre ou bien à ses composantes artistiques uniques, mais plutôt à l’argent fait au box-office et aux profits que les diffuseurs peuvent se faire. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles les Américains dominent dans la culture populaire, surtout au cinéma et dans la musique. Radios, cinémas et autres plateformes d’écoute sont gérés par de grandes bêtes du marketing et de la commercialisation web, dont Facebook et YouTube, tous deux nichant sur les terres patriotiques américaines. En gros, ce qui vante les éloges de l’argent se voit attribuer une place de renom dans la culture, mais le reste est vulgairement balayé.

Le problème majeur est l’éducation de la nation par rapport à la culture québécoise. Des programmes de subventions provinciaux sont des fondements à la prétention forte, puisque rien d’autre au Canada n’existe pour les créateurs des autres provinces. Il semble qu’avec toute cette conformité véhiculée par l’art et ce confinement de la pensée se construisant un chemin fort, étant donné que la contre-culture n’est aucunement financée, l’intérêt pour la culture se dissipe graduellement, puisque ce ne sont pas les intérêts de tous qui sont couverts par ce qui est maintenant diffusé et montré. En plus des figures répétitives qui nous sont carrément imposées dans la culture généralisée, les gens ne savent plus vraiment où chercher pour trouver ce qu’ils aiment réellement, principalement parce qu’ils ignorent ce qu’ils aiment. Cela semble étrange écrit de la sorte, mais tant que nous ne découvrons pas la culture par nous-mêmes, nous ne savons pas réellement ce qui nous intéresse. Mais qui, dans le rythme effréné décadent du 21esiècle, avec des emplois de 40 heures par semaine, la marmaille aux chevilles et les nombreuses exigences vitales imposées par les normes de la publicité, trouverait 30 dollars pour aller voir un artiste de la relève sur une scène plus ou moins fréquentée? Sûrement pas quelqu’un n’ayant jamais été initié à la découverte de la culture. En plus de cette réalité de conscientisation, il ne faut pas oublier que le web rassasie plusieurs assoiffés de découverte. Cependant, des puissances mondiales comme Facebook ou YouTube opèrent avec des systèmes d’algorithmes. Ceux-ci sont modifiés périodiquement pour faire une rotation dans le système informatique et rafraîchir quelques données. Le moteur de recherche, selon nos quêtes dans les jungles binaires, mémorise ce que nous cherchons par le principe d’historique et enregistre malicieusement tout ce que nous disons, raison pour laquelle, sur les publicités Wish de votre compte Facebook, vous trouvez étrangement uniquement ce qui est déjà dans votre historique de navigation.

C’est en réfléchissant aux divers phénomènes de censure culturelle par manque de capitaux que j’ai pris conscience de la réalité grecque de mes seize ans. Si le Parthénon arborait, devant ses structures de marbre agilement sculptées, des échafaudages peu flatteurs et des matériaux à la traîne, c’est que le gouvernement investissait dans la restauration du monument et que les travaux avaient dû être écourtés par manque de fonds. La télévision américaine s’invitant en Grèce est donc un portrait du globe en ce qui concerne la culture. L’américanisation est devenue si grande que ce pays incarne la culture mondiale, et ce, sans possibilité d’accalmie, étant donné qu’encore de nos jours ce sont les Américains qui détiennent la plus grande part de capitaux dans la diffusion de la culture, même si Bollywood est mieux nantie qu’Hollywood. Par chance que Marc Labrèche a déjà parodié Nana Mouskouri dans sa carrière, car, sinon, je n’aurais jamais su que c’est l’une des plus grandes chanteuses de la Grèce.

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