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Polytechnique et quelques histoires féministes mal racontées

Et si on racontait le féminisme autrement ?

Quand j’avais quatorze ans, j’ai vu un film sur le féminicide de Polytechnique. C’était dans un sleepover avec la gang de volley. On l’avait mis pour se changer les idées d’un film d’horreur dont la scène la plus terrifiante illustrait le viol d’une adolescente. Je me souviens encore du visage de Lau qui pleurait. On n’a évidemment pas été rassurées.

Aujourd’hui, ça fait trente ans que Marc Lépine s’est introduit dans un établissement universitaire offrant des programmes encore majoritairement étudiés par des hommes, a tué quatorze femmes, en a blessé treize autres en les traitant de féministes et s’est suicidé en laissant derrière lui une lettre illustrant grossièrement la masculinité toxique et la montée de l’antiféminisme au Québec.

Je ne sais pas ce qui fait plus peur : le fait qu’un tel massacre sexiste ait eu lieu ou que les médias et l’État de l’époque ont tout fait pour cacher la misogynie de cette violence, le Ministre de l’éducation allant même jusqu’à offrir ses condoléances aux proches des « étudiants » pas de « e ».

2019 marque le 30e anniversaire du féminicide de Polytechnique, mais aussi le 50e de la création du Front de Libération des Femmes du Québec (FLFQ). Je profite donc de ce double anniversaire pour sortir de l’ombre certains pans de l’histoire des féminismes québécois.

Micheline Dumont, historienne spécialiste de l’histoire des femmes au Québec, retrace le début des féminismes québécois en 1893 avec la création du Conseil national des femmes du Canada. La même année, les Néo-Zélandaises obtiennent le droit de vote.

Alors que l’on raconte dans les classes de secondaire que les Québécoises ont obtenu le droit de vote en 1940, on parle peu des Patriotes qui ont retiré le droit de vote des femmes en 1838. Avant cette date, le droit de vote était réservé aux propriétaires, donc plusieurs veuves et certaines séparées de biens se présentent aux urnes. C’est par volonté de renforcer la division genrée des tâches, qui permet aux hommes d’exercer des fonctions publiques puisque les femmes s’occupent du domaine privé, que le droit de vote est réservé aux hommes.

Une autre facette de l’histoire féministe dont on entend peu parler, c’est celle du féminisme chrétien. Alors qu’on essaie de nous faire croire que les « vieilles filles » sont rares – ce qui est faux – je n’ai jamais vraiment compris ce qui poussait des jeunes filles à devenir religieuses dans un monde où l’Église contrôlait tant les femmes. Le mariage, c’était le dream, non? La vocation religieuse était pourtant une façon d’accéder à une meilleure éducation, d’exercer des fonctions importantes dans diverses communautés (orphelinats, hôpitaux, organismes de charité, écoles, etc.) et de se soustraire aux obligations du mariage, que certaines voient même comme une « condamnation ». Les religieuses ont été des piliers des débuts féministes québécois, notamment par l’entremise de l’accès à l’éducation pour les jeunes filles.

Un élément qui est raconté à qui ne veut pas l’entendre et qui n’est en fait qu’une fake news, c’est l’histoire des féministes qui brûlent des brassières. Le féminisme radical québécois des années ’70 est marquant, car il est porté par des jeunes qui s’habillent différemment – mais ne brûlent jamais de sous-vêtements -, que ses regroupements sont anarchiques et qu’il regorge d’actions-chocs et de slogans provocants. Dans les fausses nouvelles, on les traite aussi de lesbiennes parce qu’elles se font la bise. Le féminisme lesbien foisonne aussi à l’époque, mais toutes les féministes ne sont pas lesbiennes, comme toutes les féministes ne sont pas radicales.

Un mythe aussi persistant et insidieux est que les féminismes québécois sont homogènes. Cette croyance invisibilise le féminisme autochtone, le féminisme chrétien, l’afroféminisme, le féminisme rural, le féminisme musulman et bien d’autres, tout en ignorant complètement le racisme, le classisme, le régionalisme et tous ces angles morts dont ont fait preuve nombre de féministes québécoises. Tout comme René Lévesque a éclipsé plusieurs populations marginalisées durant la Révolution tranquille, Lise Payette a utilisé le racisme pour revendiquer les droits de femmes blanches. Il est essentiel de nuancer les images qu’on garde des acteur.ices ayant marqué l’histoire afin d’éviter les luttes dichotomiques opposant des héroïnes et des vilains.

Il m’importe d’aborder l’antiféminisme, souvent véhiculé par le pouvoir, qui a ralenti bien des avancées féministes. Henri Bourassa, fondateur du Devoir et homme politique, s’est lourdement opposé au suffrage féminin. En 1911, on décerne les prix d’excellence au baccalauréat aux trois meilleurs hommes en invisibilisant le fait que la première femme ayant complété son baccalauréat au Québec l’a mieux réussi que tous les hommes de sa cohorte. Des entreprises féministes comme Les Folles Alliées ont dû mettre la clef sous la porte à cause du manque de financement, malgré leur immense popularité. D’autres ont été forcées de propager des idéaux patriarcaux par leurs commanditaires, comme le magazine Châtelaine, qui flirtait originalement avec certains féminismes. Malgré que les féministes nationalistes de la FLFQ soutiennent qu’il n’y aura « pas de libération du Québec sans libération des femmes […] », René Lévesque, chef du Parti québécois, refuse de mettre le droit à l’avortement dans le programme du parti. La première fois que la violence envers les femmes est abordée à la Chambre des communes, l’assemblée éclate de rire et ne s’excuse jamais. L’antiféminisme explique grandement les délais entre les revendications des féministes et le passage à l’acte des autorités en place, comme la Loi sur le patrimoine familial qui est adoptée 60 ans après que Marie Gérin-Lajoie revendique des avantages pour les épouses. La liste est longue. Chaque avancée féministe n’est pas le fruit de la bonté des hommes au pouvoir, mais celui des efforts acharnés de générations de femmes qui ont lutté individuellement et collectivement, systémiquement discriminées, systématiquement sous-payées, toujours ridiculisées, parfois emprisonnées, parfois tuées.

Bien sûr, je ne raconte pas tout. Si l’histoire des hommes blancs au Québec occupe une année complète d’histoire en secondaire quatre, l’histoire des femmes, autochtones et immigrantes, riches et pauvres, en ville et en campagne, religieuses et non pratiquantes, mères et célibataires, ouvertement féministes et antiféministes, cette histoire ne se raconte pas en 2000 mots. Les ouvrages suivants sont mes sources, un merci spécial aux autrices qui m’ont inspirée.

Pour une histoire de droits : Repenser la nation : l’histoire du suffrage féminin au Québec, de Denyse Baillargeon.
Pour une histoire de mouvements : Le féminisme québécois raconté à Camille, de Micheline Dumont.

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