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Le blues d’une expat’

J’ai récemment fêté mes quatre ans au Québec. Il y a mille et une raisons d’émigrer par choix : suivre son amoureux.se, la promesse d’une vie meilleure, la soif de découverte, l’envie de vivre autre chose, la fuite…

Je me rappelle très bien de mon arrivée à Québec. J’étais hébergée pour ma première nuit par l’amie d’une amie qui habitait à Saint Jeanb’. J’avais pris l’Orléans Express depuis l’aéroport de Montréal jusqu’à la Gare du Palais.

Sur le chemin, je me suis perdue avec mes gros sacs et mon sens de l’orientation en vrac. Évidemment, il pleuvait et ventait, ça donne plus de beauté à la chose mais j’étais chanceuse, car ce 12 novembre-là, pas de tempête, pas de neige, pas de -10°. De quoi m’acclimater en douceur tout de même.

Je suis finalement tombée sur la rue St Jean, au niveau du McDo et je me souviens d’avoir eu la sensation que le temps s’arrêtait. J’oubliais la pluie, les sacs lourds, les heures de voyage, la vie laissée là-bas… J’étais juste sous le charme, déjà en amour.

Je me sentais comme Romain Duris dans l’Auberge espagnole… Et je savais non seulement que cette rue j’allais la prendre « dix, vingt, mille fois », comme tant d’autres rues, que j’allais y vivre, que j’allais « vivre des histoires avec des gens » mais j’avais surtout la conviction ultime que je me sentirai bien, là, à Québec.

C’était le début de ma vie ici. Un premier six mois d’hiver, qui malgré tout, m’a donné le goût de revenir, d’en (ap)prendre plus.

Il y a des milliards de raisons qui poussent à partir. Qu’est-ce qui incite à rester ? Même quand c’est un choix pleinement voulu et assumé, émigrer n’est jamais simple.

C’est comme laisser une partie de soi de l’autre côté de l’océan. Partir seule ne se fait pas sans heurts, ni blessures. Il y a bien souvent un manque à accepter, voire à endeuiller. Peu à peu, on sent une distance avec son propre pays s’installer, les liens se fragmenter… le temps se creuser.

J’ai souvent l’impression d’avoir le cul entre deux chaises, ou pour être plus juste, le corps entre deux pays. Un pied au Québec, un autre en France. Ça fait un ostie de grand écart ça. Où que je sois, j’ai la sensation d’avoir l’âme ciselée, le corps écartelé. De vivre dans un monde parallèle.

Émigrer n’est jamais simple, même quand c’est un choix voulu et assumé. Et tout le processus d’immigration en témoigne. (Et je ne parle pas là des récents débats autour du projet de loi, de son aberration tant sur le plan éthique que stratégique. Ceci dit, c’est un sujet qui me touche. J’aimerais lui consacrer un billet spécifique.)

Actuellement, c’est déjà compliqué l’immigration. Cet été, j’ai dû rentrer en France pour des questions de visa. Je ne savais pas quand et si j’allais revenir. Pourtant, j’avais ma vie ici, une super coloc, une job dans laquelle je me réalise, mais sans rentrer dans les détails, les processus d’immigration peuvent être longs et complexes même quand tu es déjà sur place, intégré.e, même quand on veut te garder et que tu réponds à un besoin de main-d’œuvre. Il faut parfois déjouer les rouages d’un système à double vitesse.

Cela m’a plongée dans une grande insécurité pas seulement matérielle, mais surtout émotionnelle. Ne pas savoir quand tu vas pouvoir revenir. Être dans l’incertitude la plus totale. Avoir cette sensation que tu ne maîtrises plus ton destin. Avoir l’épée de Damoclès au dessus de la tête. Quoi faire? Est-ce que je me trouve une job en France? Pour combien de temps? Ça, tu ne le sais pas. Où est-ce que je m’installe? C’est quoi le plan B?

Je suis quelqu’un qui a l’habitude de dealer avec l’instabilité et les changements de vie mais quand ils sont subis, ce n’est pas la même histoire et le fait de ne pas savoir, c’est cela le plus difficile. C’est comme si ta vie était en stand-by, comme si tu devenais à la merci d’un système invisible.

J’ai eu la chance d’être soutenue par ma direction, épaulée par mes collègues, mes ami.e.s et ma famille. Je me considère vraiment privilégiée et je sais que ma situation reste néanmoins plus facile que pour bien d’autres immigré.e.s.

Alors qu’est-ce qui pousse à rester malgré tout ? On a toutes et tous nos motivations. J’y aime la qualité de vie, la proximité avec la nature, mon travail, les rencontres riches et variées.

C’est ici que j’ai décidé de poser mes valises pour y prendre mon envol et déployer mes ailes. J’y ai (re)découvert la poésie et la danse sociale, particulièrement le blues. (Oui oui ça se danse.) Et il n’y a même rien de mieux pour effacer les petits coups de blues de la vie d’expat’.

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