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Bon voyage, « ti papa »

C’est avec trois boîtes de poulet de chez Benny que maman et moi marchions vers toi. Je voyais ton sourire fendu jusqu’aux oreilles, car tu savais que ce poulet-là, il était pour toi. Ce que tu ne savais pas… ce que tu ne savais plus… c’est que j’étais ta petite-fille et que ma mère était ta fille. Le mieux que ma mère avait trouvé pour passer un moment de qualité avec toi, c’était de t’apporter un bon souper chaud et un petit chocolat pour te rendre heureux parce qu’au fond, c’est pas mal le seul plaisir qu’il te restait vu ta condition physique et mentale.

Une fois arrivée devant toi, tu me regardais avec tes beaux yeux bleus brillants. Tu te levais avec un beau sourire accueillant, mais tu ignorais complètement qui j’étais… même que tu m’appelais « maman ». J’ai toujours eu l’image d’un oiseau pris dans une cage quand je te regardais droit dans les yeux.

Tout a commencé par de petits oublis ici et là. Mais un jour, tu as voulu attaquer grand-mère, l’amour de ta vie, ta meilleure amie, ta confidente depuis 56 ans. Mais ça, ce n’était pas toi, c’était un mélange de démence et d’Alzheimer qui s’était emparé de ton cerveau.

En l’espace d’un moment, on dirait que tu t’étais envolé, mais qu’une partie de toi était restée ici, auprès de nous. Ça n’a pas toujours été facile, il y a des jours où tu étais très heureux… mais il y a d’autres jours où nous pensions te perdre. On ne savait jamais à quoi s’attendre. En fait, je crois que, toi aussi, tu ignorais ce qui t’arrivait.  

J’ai toujours eu espoir que tu te souviennes de moi ou bien de maman que tu connais depuis un demi-siècle, mais j’ai aussi compris qu’à chaque visite, on recommençait tout à zéro.

Au début, ça nous faisait beaucoup de peine. Ça m’a pris du temps pour m’adapter. L’équipe au centre d’accueil nous disait de ne surtout pas pleurer devant toi, car ton humeur pourrait changer puisque tu ne comprendrais pas pourquoi nous étions tristes. Ça serait te mentir si je te disais que je n’ai pas pleuré en sortant de ta chambre.

Je vais être honnête avec toi, « ti papa ». J’ai arrêté de venir te visiter durant l’été, car je me rendais compte que tu nous quitterais rapidement et ça me faisait peur. J’ai été égoïste de te priver de ma visite en pensant que ton départ me ferait moins mal si je ne venais plus te voir. C’était peut-être une façon de me construire un bouclier, mais j’ai réalisé qu’en fin de compte, ma peine, je ne pourrais pas l’éviter. Alors, j’ai profité au maximum des derniers mois auprès de toi et j’en garde de bons souvenirs. Si je peux vous donner un conseil, oubliez votre monde et vivez dans le sien. Vous serez plus heureux.euse ainsi pour le temps qu’il lui reste dans le nôtre.

Je lève mon chapeau à toi, maman, qui a su prendre soin de « ti papa » aussi bien. J’ai vu en toi une tristesse profonde la dernière année, mais aussi un courage exceptionnel. Le courage de profiter de chacun des bons et des mauvais moments auprès de lui, malgré ta peine.

« Ti papa », tu es né le 16 décembre 1927 et tu nous as quittés le 16 décembre 2019.

Je t’embrasse et bon voyage.

Source photo de couverture : Unsplash

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