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Comment bien vivre sa féminité au travail?

Je me le demande depuis quelques années, depuis trois ans environ, depuis que j’ai changé de job, en fait. Je travaille avec le public et j’ai affaire à différentes personnes au cours de mes journées de travail. Différentes personnes qui, parfois, ne voient pas grand monde lors de leurs journées et qui viennent nous voir pour se désennuyer, pour parler, pour s’assoir sur nos divans et fixer le mur. Vous l’aurez compris : je travaille en bibliothèque. Depuis que j’y suis employée, j’ai vécu plusieurs moments très inconfortables avec des abonné.es, le plus souvent masculins : des cas qui frôlaient le harcèlement, généralement des vieux monsieurs seuls, qui ne sont pas de la bonne génération pour connaître les limites. Un vieillard, par exemple, venait chaque jour prendre le journal en me faisant des façons. Il a fini par m’appeler « chérie » ou « honey » et il m’envoyait des becs avec sa vieille bouche fripée jusqu’à ce que je lui dise que ça n’avait pas du tout sa place. C’est parfois aussi arrivé avec des personnes plus jeunes et, au final, ça a résulté en la disparition de mon maquillage (qui était déjà léger) ou de mon habillement plus féminin (qui ne l’était pas tant que ça). Dans la vie de tous les jours, lors des congés, je me sens déjà beaucoup plus libre de faire ce que je veux, mais il demeure quand même une trace de cette disparition… J’accuse ces monsieurs (terme que je refuse d’accorder dans sa forme correcte, parce que « messieurs » vient avec trop de glamour pour eux selon moi), mais ça ne vient pas que d’eux (bien qu’en majeure partie) : ça vient aussi des madames (terme que je n’accorde pas correctement pour la même raison).

Par contre, ces madames ne sont pas tant des abonnées : elles sont mes collègues, et c’est là que le bât blesse. Je me rappelle que dans mes débuts, il m’arrivait encore de mettre du rouge à lèvres de temps à autre, et je me faisais dire que je me mettais belle pour elles. J’écris ça et certain.es se disent peut-être que ce n’est pas une chose très rude, mais il y a dans mon comportement une manie d’aller souvent à l’encontre de ce qui semble « dû » aux autres. J’ai toujours refusé de faire quelque chose « pour le bonheur » de quelqu’un quand il s’agit de mon physique (pas en général là, je ne suis pas si plate). J’ai toujours refusé de faire selon les goûts des autres, en ce qui a trait à mon allure. Oui ça vient de loin, je vois une psy, par ailleurs, pour dénouer tout ça. Je lui ai demandé de m’aider à retrouver ma féminité.

Ce qui est fatigant, c’est que la féminité vient toujours avec l’avis des gens. J’aime encore me maquiller et m’habiller et me coiffer, mais je refuse de le faire pour les autres. Malheureusement, au travail, on dirait que je ne suis pas capable de me sortir de cette dynamique. Pourquoi tout le monde pense qu’on devrait se mettre « belle » pour eux et elles? C’est tellement un concept qui me dérange, c’est fou. C’est comme si j’avais perdu toute patience, toute douceur, toute acceptation concernant les commentaires sur le physique. Depuis que je vois ma psy, on travaille lentement la réintégration de cette part féminine (qui m’habite toujours et qui ne m’a jamais quittée, en fait ; elle se cache juste sous des couches épaisses d’exaspération et de fatigue).

Je suis allée à la bibliothèque l’autre jour avec un de mes gilets préférés. On parle d’un gilet, là, pas de mon visage maquillé, et j’étais heureuse, je me sentais belle et libre… jusqu’à ce que je croise le regard d’un vieux vulgaire sur mes seins, et que ce-dit monsieur me suive à l’accueil pour me poser une première question. Et revienne une autre fois. Puis une autre. C’est terrible, mais ça m’a sali. C’est le sentiment qui m’est resté en tête : je suis salie à cause de cet homme-là. Il est revenu un autre jour. J’ai feint de ne pas le voir et il est resté là, sans véritable question, à m’attendre. Je ne veux pas donner de pouvoir à ces gens, je comprends et adhère tellement à l’idée de porter ce que je veux et d’envoyer promener les pourris, mais, au travail, je suis obligée de rester polie. Je retiens tellement de hargne et de colère que ça passe dans mon habillement, je pense. Je me refuse à leur donner quoi que ce soit à regarder, et je m’efface lentement. Même que ça finit aussi par se répercuter sur mon attitude. Si je ressens une envie quelconque de familiarité douteuse de leur part, je me ferme comme une huître et je deviens aussitôt la personne la plus froide de la Terre. Je sais que je ne suis pas la seule. Je sais aussi que j’ai des collègues masculins qui aiment parfois se maquiller ou se peindre les ongles, et qu’ils ne le feront jamais sur le lieu du travail. Ça me remplit de tristesse. Il existe de plus en plus de politiques zéro-harcèlement au travail et je pense souvent à me munir d’une de leurs pancartes pour me vêtir. « Bonjour, je m’appelle Ariane et je n’accepterai aucune remarque dégradante, que puis-je faire pour vous? »

J’écrivais en 2016 pour la Fab un texte qui parlait de mon envie immémoriale d’être désirable et d’acquiescer au modèle Barbie de notre enfance versus celui d’être habillée en linge mou des fois. Puis, cette phrase est apparue comme une belle fermeture : « Mais je sais au fond de moi, qu’en tant que femme, je suis toujours entre les deux, sur la corde raide de mon string, en me jugeant moi-même sur ma performance de la féminité. »

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