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Brisés

Je ne sais pas si c’est le son, la vibration ou la lumière de mon cellulaire qui m’a réveillé cette nuit-là. Ou peut-être les trois en même temps.

« Salut, c’est moi. Ça va pas. Pas du tout. J’ai besoin de toi. Maintenant. »

Encore aux trois quarts endormi, j’ai pris mon linge d’la veille qui traînait sur la chaise, me rappelant du même coup m’être empiffré de raclette. J’ai ramassé mes clés et j’suis parti.

« Chu là. »

Elle est descendue.

Elle était dans un état tel que nous l’avons tous déjà été un de ces jours. Ou encore pire, un état dans lequel nous ne voudrions jamais nous retrouver. La nuit fut plus courte que courte. Visiblement.

Trop de job. Trop de dettes. Pas assez d’argent. Trop de sorties pour oublier qu’elle n’a pas assez d’argent. Le lavage, le ménage, les p’tits, l’ex, le nouveau kick qui, lui, ne kicke pas. Trop de tout ça. Elle a craqué.

Elle ne se souvenait pas de la dernière fois où elle avait absorbé autre chose que de l’alcool. Même son dernier verre de jus d’orange était pimpé au Prosecco. Nous nous sommes arrêtés au Mcdo. Ses larmes me semblaient moins lourdes sur fond de McMuffin/saucisse. On a rien réglé, mais on a jasé et jasé. Je l’ai écoutée.

« Faudrait que tu commences par dormir, Tico. »

Tico, c’est le surnom que je lui donnais pour « tite-conne ». C’est censé être une insulte, mais pas pour elle. Elle trouvait que c’était le plus beau surnom du monde. Elle n’a jamais été une Tico. Ce n’est pas une Tico. Elle agit en Tico. Elle se comporte (trop) souvent comme une Tico. Elle fait des choses de Tico.

Elle n’a aucune idée où j’étais quand elle m’a texté. Et ça n’a aucune importance. Elle sait que je serai là, peu importe mon emploi du temps et sans rien attendre en retour. Pas de câlins. Pas de becs. Pas de sexe. C’est ainsi et ça l’a toujours été. Il n’est jamais question du passé ni de l’avenir mais toujours du présent, du ici maintenant.

Après plusieurs heures à s’injecter du café et à ressasser ses craintes et ses peurs, j’entrevois dans ses yeux une once de sourire. Je sens dans sa voix le retour de sa joie de vivre.

Je la raccompagne chez elle après des arrêts à la pharmacie et à l’épicerie.

On se souhaite pratiquement de ne pas se revoir. Mais en même temps, on laisse voir à l’autre comment c’est bon de savoir qu’on est là. N’importe quand.

Les plus belles conversations sont celles où l’on retrouve plusieurs non-dits.

« Je serai toujours là » est le plus beau parmi ceux qu’on ne dit pas.

Quand le besoin s’en fait sentir, ne pas se demander si on va déranger. Pourquoi jeter quand on peut réparer. Être juste là tout entier, juste là quand l’autre est brisé.

Un matin de semaine, un jeudi soir, un samedi à 19h00; y aura jamais de mauvais moment. La détresse n’a pas d’horaire, juste des besoins.

Nous sommes ce genre de personne l’une envers l’autre. Chaque demande prend toute son importance considérant la fréquence.

Celle qui apparaîtra au bon moment. Celle qui ouvrira toute grande sa porte en tout temps. Pour une simple bière ou pour servir d’alibi en voyant l’autre arriver à 2 heures du matin, couteau plein de sang à la main, te disant : « Calice, chu dans marde… »

Après un rare moment de silence, elle m’a demandé : « Pourquoi tu fais ça pour moi? »

« Parce que. Juste parce que. » J’ai pas voulu en dire plus.

C’est juste ça. Sans raison précise que je pensais. C’est même pas un échange de services, c’est elle qui me doit la Terre, moi qui lui doit la Lune.

On s’est connus à l’adolescence. Deux jeunes pardus tous croches. Notre seul et unique point commun, c’était ça. On revenait toujours vers l’autre lorsque la vie et plus personne ne voulait de nous. On ne savait pas qui on était et encore moins ce qu’on allait devenir. On en a passé, des soirées à établir des plans de vie, des cheminements professionnels improbables. Tout était possible, mais on manquait d’outils. On était assis sur le G. On ne savait pas comment obtenir le O.

Plusieurs minutes se sont écoulées dans l’auto devant chez elle. Elle a dû prendre et relâcher la poignée de la portière au moins vingt fois sans compter.

Pendant qu’elle parlait, je me disais qu’avant cette fois-là, je ne me souvenais pas de la dernière fois qu’on s’était écrit, parlé et encore moins vu. Mais je me souvenais que ça s’était terminé par : « Hey, on s’en est somme toute bien sortis. On a bien tourné malgré deux fleurs qui ont poussé dans la gravelle. » C’était ça, nous deux, c’est ce qui résumait le mieux le pourquoi de notre relation. On ne s’est jamais défini comme amis, amants, âmes sœurs ni tout autre beau mot du genre qui trop souvent ne veut rien dire de plus.

Avant qu’elle sorte de mon auto, je lui ai dit de faire attention à ce qu’elle souhaitait. Que ce n’est pas nécessairement toujours ce dont on a besoin. Comme elle déteste recevoir ce qu’elle n’a pas demandé, elle le rejette systématiquement. Même ce qui serait bon pour elle et qui la rendrait heureuse.

Elle a souri et est sorti. J’ai compris qu’elle savait. Qu’elle l’exécuterait? Non. Qu’elle savait.

Je suis reparti.

Reparti sans regrets mais surtout sans se dire : « À bientôt, au revoir ou à la prochaine. »

Faux. Sans regrets, sauf un.

« Parce que t’as toi aussi été là au moment le plus sombre de moi-même, quand il n’y avait personne d’autre. »

C’est ce que j’aurais dû ajouter au « Parce que ».

Source photo de couverture

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