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Le vieux Kleenex

Il y a de ces choses qui prennent une seconde, à peine plus, et qu’on ne fait pas. Pas le temps, pas envie, pas grave. Bah, plus tard, tantôt, demain, jamais. On détourne le regard pour ne plus voir la chose en question et on passe à autre chose. Le plus longtemps on peut l’éviter, le mieux.

Sauf que si on l’avait fait dès le début, sans réfléchir, l’effort nous aurait semblé moins grand. Et plus on attend, plus ça devient lourd, sale, puant à la limite. Un jour, il faudra bien se résoudre à l’inévitable, mais on repousse ce jour autant que possible.

Une seconde et demie. C’est tout.

Au final, ça se transforme presque en duel. La tâche nous regarde, fronce les sourcils et murmure ses reproches. Quand est-ce que tu vas t’occuper de moi? Franchement, t’exagères! C’est toi la pire, moi je suis là pour rester. Échec et mat à chaque fois!On ne veut pas lui donner raison, on l’ignore au possible. Sauf qu’on ne s’en sort pas.

Faut que ça se fasse, maudine! Une seconde et demie. C’est tout. C’est fini.

Au fond de ma voiture, un Kleenex grisonnant me regarde depuis plus d’un mois. Il a la couleur de la slush. Il est tout bouffi d’avoir bu toute l’eau de mes bottes. Je devrais vraiment le jeter, pauvre lui, il fait pitié. Mais je ne le fais pas.

En même temps je me dis qu’il n’a peut-être pas envie de terminer ses jours dans une poubelle à côté d’une pelure de banane et d’un sac de vieille litière. Il est bien là, avec l’emballage de Snickers qui l’observe de l’autre côté du tapis. D’où il est, il peut même voir un coin de ciel. Il le regarde passer du bleu au gris au noir. Avant sa sieste, il compte les flocons pour s’endormir et, dans les grosses tempêtes, il a l’impression de vivre dans un igloo et tend l’oreille pour guetter l’arrivée d’un ours polaire.

En plus, il peut voyager. Bon, mes trajets ne sont pas très impressionnants ces derniers temps, mais pour un kleenex, c’est pas si mal je suppose. Je l’ai même amené à Montréal l’autre jour. Le trafic l’a pas mal impressionné. Il a bien aimé voir la grande ville, les gens, le bruit, le mouvement, toujours. C’était intéressant et tout, mais pour être bien honnête, il s’est un peu ennuyé du calme auquel il est habitué. C’est un peu pantouflard de nature un kleenex.

Plus le temps passe, moins je me vois le jeter. Chaque matin, j’ouvre ma portière et je suis presque contente de le retrouver au même endroit qu’hier. Il est un phare, une ancre, qui me rappelle que certaines choses ne changent pas. Que j’ai beau vieillir, avoir plus de responsabilités et une vie d’adulte, au fond, je suis la même fille bordélique et rêveuse que j’ai toujours été.

P.S. Ça met combien de temps un kleenex pour se décomposer sur un tapis de voiture?

Crédit photo: Raphiell Alfaridzy

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