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« Trop grosse »

Voici le parcours d’un corps qui ne voulait pas changer, qui ne voulait qu’être accepté tel qu’il était, qu’être aimé. Il en vécu des pas toutes belles, mais il sait que des jours meilleurs approchent. J’espère que cette histoire sauvera les corps qui attendent encore l’amour.

Ce corps, que j’avais en santé, a été jugé rapidement dans ma vie.

« Tu es trop grosse pour porter cette jupe », me suis-je fait dire en paradant fièrement dans ma nouvelle acquisition. En grandissant avec les « faut faire attention », « j’étais mince et belle étant jeune », « t’as le bedon rond, toi », « regarde tes cousines comme elles sont fines », tu finis par comparer ton corps avec les autres pis à ne plus vouloir porter ton bikini de la petite sirène.

Puis, vers l’adolescence, vint les « Tu as repris du poids, tu devrais recommencer à faire tes exercices », me disait ma mère.

Mes exercices consistaient en répétitions de push up, de set up et de chien qui pisse, comme ma mère l’appelait. Je refaisais ces mini entraînements spontanément. C’est qu’en rentrant de l’école, je m’empiffrais de barres chocolatées que j’achetais au dépanneur. Ma mère travaillait tard, elle ne se doutait de rien.

Plus tard, alors que mon corps se développait, je me suis mise à regretter ces formes. Je voulais les éliminer, ces fesses et ces cuisses qui faisaient de moi une femme, je n’en voulais pas. Je voulais être petite. Je rêvais d’être fine, discrète.

Alors, j’ai arrêté de manger durant l’heure du dîner à l’école, « je n’avais pas faim. » Bon, ça n’a pas duré très longtemps puisque j’étais incapable de fonctionner dans cet état. Alors je demandais des marques de laxatifs comme si de rien n’était, je me renseignais sur les effets, les résultats. Dur pour le corps? Oui, mais ça vaut la peine, non?

On me disait : « Tu ne fais pas de sport? Pourtant tu n’es pas grosse… », alors que je calculais la place que prenait mon corps sur les chaises d’école.

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On parlait, parfois, entre amies, qu’on avait essayé de se faire vomir avec notre brosse à dent, en rigolant parce que nous n’avions pas réussi. Nous trouvions l’idée stupide. Pas assez pour ne pas l’essayer. Et si ça marchait?

Je ne portais pas de shorts l’été ou alors de très larges et longs shorts pour couvrir toutes mes jambes. Mes jambes qui, déjà à l’âge de 14 ans, étaient couvertes de cellulite.

Puis, après avoir essayé de cacher mon corps par tous les moyens durant l’adolescence, ma mère m’a parlé soudainement des crèmes et des massages pour diminuer « cette masse graisseuse ». J’ai plongé et j’ai tout essayé, tout acheté. Je passais des heures sous la douche, c’est que c’est long ces massages de palpé roulé. J’allais en institut pour enlever ma cellulite, ça marche il paraît. J’ai eu mal. J’en parlais tout le temps, de ces cuisses, de ces énormes jambes qu’aucun vêtement n’avantageait.

Ma mère était fatiguée de m’entendre. J’ai arrêté d’en parler. Je me suis entraînée. Le fitness est devenu ma nouvelle passion. Je m’entraînais souvent, j’avais mes quotas à atteindre. Je me suis mis à calculer ma nourriture, mes aliments, mes nutriments, j’essayais toutes sortes de régimes alimentaires, je tenais tout dans un carnet.

Curieusement, c’est aussi une époque où je faisais le party régulièrement, pour briser la rigidité de mon régime j’imagine. Au resto par exemple, c’était festif, on mangeait des pâtes, on buvait du vin, « Awaye, prend un autre verre, on a du fun » que je disais, mais demain, de retour à la maison, on coupe. On coupe le gluten, c’est mauvais. On coupe les produits laitiers aussi, ça ne se digère pas bien. On achète des légumes variés et frais, on achète des suppléments alimentaires, car il paraîtrait même que tu pourrais être tellement en santé que tu perdrais du poids.

Je continuais de parler de mes cuisses qui restaient énormes selon moi, malgré tous mes efforts et mes sacrifices, à qui voulait bien m’entendre. Mes amis se sont tannés.

– Et si t’arrêtais de penser à tes cuisses deux secondes?

– Comment? On ne voit qu’elles! je répondais.
La mode du thigh gap m’a bien désillusionné. Je n’aurais jamais des cuisses fines. J’ai pensé à la liposuccion. Je trouvais l’idée drastique, mais si ça marchait?

À la place, je me suis entrainée, encore. Mes cuisses sont devenues plus fermes oui, mais toujours aussi grosses. Je passais des heures à me regarder dans le miroir. Sous tous les angles. Je pleurais, parfois, de découragement. Parce que je savais que je n’aurais jamais des jambes de gazelle. Ces jambes vantées à travers l’industrie de la mode, bien sûr, mais aussi dans les films que je regardais, dans les livres que je lisais, sur les héroïnes auxquelles je voulais ressembler. Ce qui était désirable n’était que mince. Mon corps n’était donc pas désirable.

J’avais tout de même fini par trouver des vêtements qui, pensais-je, m’avantageais. Des leggings pis un large chandail de laine qui devait me descendre presqu’aux genoux. Je me maquillais, histoire d’avoir l’air bien.

Au fil des ans, je peux dire que j’étais bien. J’arrivais à suivre ce rythme effréné de menu calculé à l’oligo-élément prêt, d’entrainements qui me faisaient sentir bien, de party, d’étude, de travail, de voyage, je prenais soin de moi. Pis fuck mes cuisses, j’vais les mettre ces jeans taille haute pis avec ce crop top à part de ça!

Puis, à la sortie d’un bar, éclairage sombre, niveau d’alcoolémie élevé, marche d’escalier dissimulée. J’ai trébuché. Ma cheville était complètement cassée, de travers. Ruinée. On était fin juin.

Évidemment, j’ai porté le plâtre. J’ai souffert comme jamais, je comptais les minutes qui me séparaient de la prochaine dose de médicaments. J’étais dévastée parce que oui, mon été était gâché, mais c’est tous mes efforts qui étaient gâchés également, j’avais finalement réussi à être au pic de ma forme physique. Durant ma convalescence, j’ai complètement perdu les muscles que j’avais durement acquis. Je suis devenue maigre et molle. Je me regardais dans le miroir, avec mes bobettes qui pendaient par le manque de support, j’étais mince. Et laide.

Mes solides jambes me manquaient soudainement. Mes fesses aussi.

Aujourd’hui, deux ans après cet accident, mes cuisses sont redevenues imposantes. J’ai arrêté toutes ces crèmes et ces massages compliqués. J’ai arrêté de compter ma nourriture. Je regarde mes cuisses dans le miroir et je ne pleurs plus.

Je ne peux pas dire que je les accepte encore complètement, mais j’y travaille en m’inspirant de femmes fortes qui osent le changement, qui valorisent ce en quoi je crois et qui font évoluer les façons de penser sur la diversité corporelle et l’amour de soi.

Petit conseil : fais le ménage de tes réseaux sociaux, ça devrait juste servir à t’inspirer, pas à te comparer. Ton corps te remerciera.

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