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Pis toi, ton zéro déchet, comment ça va ?

J’ai grandi dans une famille de six personnes, fière fille de parents ayant eux-mêmes grandi dans des familles nombreuses. L’épicerie était loin : c’est une sortie qu’on planifiait. Je vois encore traîner le p’tit papier de commissions barbouillé de l’écriture ronde de ma mère. Il était sur l’îlot de la cuisine en permanence. Quand on allait au Costco, on ressortait de là avec des palettes. Oui, oui, tu as bien lu : on sortait pas du Costco avec des paniers, on sortait du Costco avec des palettes (by the way, dans le temps, ça s’appelait le Club Price). Ma mère, et avant elle mes grands-mères, ont toujours eu un frigo, un garde-manger et une chambre froide bien remplis et elles peuvent inventer des repas pour dix personnes avec n’importe quoi et sans avertissement préalable (genre qu’on peut tous se ramasser par hasard chez mes parents sur l’heure du souper et il y aura de la bouffe pour tout le monde).

Pis y’a moi. Expatriée à 17 ans pour venir étudier dans la gran’ ville, que je n’ai finalement jamais quittée, parce que t’sais, les emplois de technicienne en documentation, c’est assez rare dans le comté de Lotbinière. J’ai toujours habité à distance de marche d’une épicerie et j’ai toujours été seule. Si j’ai d’abord géré mes repas de la même façon que ma mère le faisait, j’ai fini par, disons, « épurer » le processus de planification. Comprendre : j’achète des denrées alimentaires entre une et trois fois par semaine. D’abord parce que je décide souvent à la dernière minute ce que je veux manger, mais aussi parce que depuis que j’habite dans un 2½, je peux difficilement ranger deux semaines de nourriture sans encombrer mon espace de vie.

Mine de rien, dans les dernières années, j’ai réussi à me créer un petit circuit qui me permet d’espacer mes visites à l’épicerie dite « normale ». Je suis devenue une cliente fidèle d’une épicerie de vrac, d’une boucherie éthique (je sais, ces deux mots mis bout à bout constituent une hérésie pour certaines personnes), d’un marché public, d’un kiosque d’œufs… Forcément, ça implique que je me déplace à plus d’un endroit pour faire les courses, ce qui n’est pas un problème. Ou plutôt, ce qui n’était pas un problème. Dans ma vie prépandémie, je m’en sacrais vraiment de fréquenter plus d’un commerce pour me nourrir. Depuis que le gouvernement a décrété l’état d’urgence, par contre, j’ai l’impression de me préparer pour la guerre chaque fois que je pense à l’épicerie. Juste avant que ça se mette à déraper, j’ai acheté des trucs un peu naïvement en me disant « Tiens, je devrais être correcte avec ça pour deux semaines ». Pendant ces deux semaines, je me suis mise à angoisser sur mes prochaines courses. Je pensais à mes commerces locaux que j’aime d’amour et au fait que c’est plus important que jamais d’acheter local. Je pensais à toutes ces portes que je devrais ouvrir pour m’y rendre. Je pensais au nombre effarant de client.es que je croiserais dans les magasins à grande surface. Je pensais aux lingettes désinfectantes que mon amie m’a apportées en urgence et que j’utilise avec parcimonie. J’ai décortiqué à peu près toutes les variables de l’équation « faire les courses ». J’ai craqué. J’ai lâché prise.

En ce moment, ma santé mentale ne me permet pas de fréquenter plusieurs commerces pour faire les courses. En ce moment, je prends la décision que ma santé mentale est plus importante que mon vrac, mon zéro déchet et mes commerces locaux. En ce moment, je me retrouve à gérer des inventaires de garde-manger et de frigo comme le faisait ma mère et mes grands-mères : « Bon, il me reste tant de cet ingrédient, mais là dans les deux prochaines semaines je vais cuisiner telle et telle recette, ça va faire baisser mon stock, je vais en racheter tout de suite au cas où je tiendrais pas jusqu’à la prochaine épicerie ». En ce moment, y’a un p’tit papier de commissions qui traîne en permanence sur ma table de la cuisine.

Je pense que le mot-clé de tout ça, de l’épicerie comme du reste, c’est « indulgence ». J’essaie d’être indulgente envers moi-même. J’essaie d’être bienveillante envers moi-même. J’essaie de prendre des décisions qui préservent ma santé mentale, qui me font du bien. Pour le reste, on verra… après. Pis toi, ton zéro déchet, comment ça va?

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