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Journal d’une autrice en confinement

Pour beaucoup de monde, l’arrêt de travail « covidien » et le confinement à la maison sera un moment marquant dans leur vie de travailleuses et de travailleurs. « J’ai enfin le temps de prendre le temps! Je cuisine, je fais le ménage, je dessine, je m’occupe des enfants et… je lis. Je prends le temps d’apprécier l’art. » Je pense que pour beaucoup, le retour à la normale ne se fera pas sans heurts. Je le perçois autour de moi, à travers mes discussions avec des amis qui sont autant, plus ou moins privilégiés que moi. L’autrice Annie Ernaux le disait également très bien dans sa lettre adressée au Président Macron sur France Inter : « Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité.[1]» Vivre ensemble, est-ce un concept qui s’illustre paradoxalement mieux en temps de quarantaine, loin de l’aveuglement des privilèges?

De mon côté, ce confinement obligé n’est pas vraiment différent de  mon confinement quotidien. Pour écrire, il faut prendre le temps de se mettre à l’écart. Il faut penser, repenser, poser et laisser reposer le texte. La lenteur est un mode de vie nécessaire à l’écriture. Mon métier en est donc un hors du temps, et c’est précisément ce que j’aime le plus de l’exercice. Être chez moi, en bonne travailleuse autonome, m’occuper de ma maison au sens propre comme au figuré. Je m’occupe de mon art, j’essaie de vivre en dehors du travail, en dehors des horaires des autres, peut-être en dehors des autres. J’ai l’air ermite vite comme ça, et il y a du vrai dans cette phrase, mon métier vient avec une grande part d’isolement. Parfois pesante. Je ne suis pas seule, plusieurs métiers artistiques sont comme ça, demande du temps et de la solitude pour se faire. Malgré tout, j’aime bien aller à la rencontre des autres. J’aime observer les gens, leurs habitudes ; je suis une voyeuse au fond, une voyeuse qui emmagasine ces instants dans des calepins. Je maintiens ma démarche avec une autorité de l’œil sur ce qui m’entoure, avec des études de cas. Et de ces observations, je crée des sociétés de voix. Des possibilités. J’imagine les vies de plusieurs personnes. Ça me vient possiblement de tous ces moments lors desquels je ne me sentais pas outillée pour vivre correctement les instants présents, que je passais des heures à ressasser. La fiction habite ma vie depuis toute petite, depuis que je me suis mise à mentir aux ami.es, aux adultes, pour ajouter des couches à mes histoires. J’ai essayé beaucoup de peaux pour comprendre les sensibilités, pour me donner du matériel.

J’aime les gens, je n’aime juste pas le système qui gouverne les gens. Ce système qui préfère épuiser ses citoyens et sa planète, dans un intérêt strictement économique. C’est de cette construction-là que je veux m’éloigner en pratiquant mon confinement à l’année. Je lisais ce chapitre de Phora de Nicolas Lévesque récemment, intitulé « Soigner le politique », dans lequel il écrit  que : « […] le capitalisme actuel ne cesse de remplir les bureaux de psy avec des citoyens qui n’en peuvent plus de se sacrifier pour un système d’exploitation injuste, abusif, auquel ils ne croient pas, profondément. Se contenter d’un diagnostic et d’une médication, dans un tel contexte, c’est être aveuglément complice d’un déni collectif destructeur.[2] » C’est la société qui est malade, c’est ladite grande roue capitaliste qui tue le monde. On le sait pertinemment, mais on ne fait rien, parce que tout changer serait de l’ordre de la fable, surtout que ceux qui ont le pouvoir souhaitent le conserver. La société actuelle est malade du coronavirus à cause de sa propre surexploitation[3], de ses terres, de ses ressources et de ses habitants.

Je questionne ma place en société depuis toujours. Je parlais justement de ça avec ma psy l’autre jour, je lui disais que je pensais que j’avais très jeune voulu être marginale pour ne pas me faire comparer ou entrer en compétition avec les autres. Je me rappelle que plus jeune, je me sentais beaucoup en compétition avec mes sœurs et mon frère, mais même à l’école, je voyais le moule (ou ce qui pour moi correspondait au moule) comme une problématique de laquelle je souhaitais m’éloigner. Je vis donc mon confinement comme d’habitude, en dehors. Ou plutôt en dedans, chez moi, en moi. Dans mon propre monde, parfois utopique, parfois moins. Je participe à ma propre décroissance et j’essaie de vivre en paix avec mes choix. Je ne ferai jamais partie d’une classe dominante, je ne ferai jamais de gros salaire, mais je vivrai toujours en harmonie avec mes valeurs, sans aveuglement. Les temps sont durs pour les rêveurs, mais j’ai l’impression que ma vie serait bien plus difficile si j’en enlevais le rêve. Il ne resterait presque rien, sinon un vide très vide, et une roue consumériste qui tournerait sans fin. Mon travail à moi, celui que j’ai choisi, c’est d’aider les autres à rêver, à espérer, à questionner le monde, ou tout autre monde. Je me dis que je veux participer à l’écriture de mon présent, laisser une trace modeste de ce que j’ai vécu pour éviter le recommencement.

Chaque fois que je vais à un lancement littéraire, j’essaie de me reconnaître dans ma communauté d’écriture. Mais même dans un cercle qu’on pourrait croire ouvert et exempt de cette compétition salace du milieu du travail, je me retrouve souvent sans repère, les lèvres rougies par le vin que je croyais joyeux. Ce n’est bien souvent qu’au retour, quand j’ouvre ledit livre, silencieux, que je m’ouvre enfin à une autre solitude.

Source photo de couverture

[1] https://www.livreshebdo.fr/article/annie-ernaux-cest-un-temps-pour-desirer-un-nouveau-monde?fbclid=IwAR04NS6wJtSvqa1TifoUy6yh29gTXMxTfK_DUCJ0wumD_cYL2wrygOhDlEg

[2] Nicolas Lévesque, Phora : sur ma pratique de psy, Varia, Montréal, p. 148.

[3] https://www.scientificamerican.com/article/destroyed-habitat-creates-the-perfect-conditions-for-coronavirus-to-emerge/?fbclid=IwAR0L7h9Wj0O_gQhOAT3lz1oKEz7tm2Q_u47PuPyZsYsjfC-4a6L_S5daJCA

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