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Il était une fois un gars qui contribuait à la contraception

C’était un jeudi soir. On était couché.e.s dans mon lit, la tête de Coco sur mon torse, ma main dans ses cheveux. J’étais toute excitée à l’idée d’en parler. On avait déjà abordé le sujet la dernière fois qu’on s’était vu.e.s. J’avais initié une discussion avec Coco sur la contraception et la prévention des ITSS et nous avions convenu que je lui reviendrais avec des idées de contribution qu’il pourrait avoir, considérant que je porte un stérilet qui interrompt mes menstruations.

D’emblée, je me suis dit que c’était trop beau pour être vrai. Ce sentiment ne m’a jamais complètement quittée durant ma grande réflexion. Que peut faire une personne produisant du sperme fertile quand la personne avec qui elle a des relations sexuelles porte un stérilet entrainant une aménorrhée?

J’ai consulté des communautés féministes en ligne. J’ai ainsi appris que certain.e.s partenaires se séparaient la facture des condoms, des pilules, des injections, des stérilets, des anneaux, des patches, des tampons, des anti-douleurs, que certain.e.s accompagnaient les personnes pouvant porter un enfant aux rendez-vous ou allaient elles-mêmes à la pharmacie, que certain.e.s étaient désigné.e.s responsables de la charge mentale de la contraception, que certain.e.s agissaient comme proches-aidant.e.s quand les personnes pouvant porter un enfant se tordaient de douleur à cause de leur moyen de contraception, s’occupaient du ménage, de la cuisine, de la lessive, en plus de subvenir aux besoins de la malade pendant sa convalescence. J’ai aussi eu un rappel que la contraception n’est pas accessible à tous puisque les personnes ayant un IMC relativement élevé sont plus à risque d’inefficacité, par exemple avec la pilule du lendemain ou la pilule contraceptive.

Et j’ai réalisé qu’une des raisons pour lesquelles j’avais refusé la compensation financière de mon ex et celle de mon partenaire actuel, c’était parce que je les trouvais déjà trop fantastiques de l’offrir. Fantastiques comme le genre littéraire fantastique, t’sais celui que les profs de français au secondaire définissent comme un monde réaliste mais dans lequel il y a de la magie, des phénomènes inexplicables ou un doute quant à la véracité de l’histoire. Je n’arrivais pas à croire que c’était possible, partager le travail contraceptif, alors que bien des gars ne veulent même pas utiliser le condom lors d’une première relation sexuelle avec une nouvelle partenaire. Et quelque part, je me trouvais tellement chanceuse d’avoir des partenaires qui se proposaient pour y participer que j’avais peur d’accepter et qu’ils me laissent pour se trouver quelqu’un qui se satisferait de la bonne intention sans prise d’action, comme si leur seul but était d’obtenir mon admiration et non de réellement contribuer à l’effort de guerre anti-bébés.

J’ai aussi réfléchi à ce que ça signifiait, une compensation financière, ce que ça devait comprendre. Comment définir le travail contraceptif? Est-ce que ça s’arrêtait au coût des médicaments ou ça comprenait le travail invisible? Grande fan de la lutte pour la reconnaissance du travail invisible, j’ai voulu ratisser plus large.

Pour évaluer combien valait ce travail à mes yeux, je me suis demandé combien je demanderais pour volontairement refaire tout ça, si ça ne m’apportait pas la paix d’esprit de ne pas créer d’être humain. La recherche préalable et la prise de rendez-vous, 15.00 $ de l’heure (salaire d’intervenante communautaire), donc 180.00 $. Le rendez-vous lui-même, avec l’examen gynécologique, la pose et la vulnérabilité, 150.00 $. La douleur handicapante la semaine suivante, une semaine de salaire et compensation pour la préparation préalable ou pour la personne proche-aidante, donc 825.00 $. N’oublions pas les frais accessoires : le stérilet lui-même (120.00 $), le transport pour l’achat et le rendez-vous (20.00 $) et la crème anti-acné, non couverte par mon assurance, pour contrer un des effets secondaires du stérilet (150.00 $). Au total, ça fait 1445.00 $.

On est bien loin du mince prix du stérilet à 120.00 $ que je considérais au début comme la somme à diviser avec un partenaire durable. Le prix mensuel de la contraception passe de 2.00 $ à 24.08 $. Et ça, c’est avec une médecin ponctuelle et respectueuse du consentement, aucune complication et un salaire de 15.00 $ de l’heure pour tout sauf le rendez-vous lui-même, salaire franchement dévalorisant de mon apport pour la société en tant qu’intervenante d’organisme communautaire.

Imaginons si j’étais psychoéducatrice au privé avec un salaire horaire moyen de 90.00 $, on passe à 4910.00 $ au total, donc 81.83 $ par mois. Avec une infection du col utérin après sept mois d’usage qui force le retrait? 8210.00 $ avec le rendez-vous supplémentaire et la semaine de congé de maladie, 1172.00 $ par mois, puisque ça n’en a duré que sept. On rit pu.

Est-ce qu’un calcul comme celui-ci est nécessaire pour une répartition équitable du travail contraceptif? Je ne sais pas et bien honnêtement, je ne suis pas certaine qu’il soit possible d’atteindre une réelle équité tant que ce sera un choix pour la moitié des gens qui bénéficient de la contraception et une obligation pour l’autre moitié. Le fait qu’une euphorie digne des plus grandes révolutions m’envahisse quand un.e partenaire contribue au travail contraceptif témoigne d’à quel point la perception que je suis chanceuse et que cette contribution est une aide et non une prise de responsabilité est ancrée profondément dans mon ventre serti d’ovaires. Et on pourra tendre comme on veut vers un idéal équitable, ça ne le sera jamais entièrement tant qu’on relèvera de l’exception et non de la norme.

C’était un jeudi soir. On était sous les couvertures, Coco gratouillait mon ventre et moi, ses petits cheveux. Je lui ai dit que j’aimerais que sa contribution fasse autant de bien à mon cœur et à mon ventre que le stérilet m’avait fait mal au cœur et au ventre. Il a posé ses grands yeux de golden retriever sur moi, a accepté et a dit que c’était bien peu comme contribution.

Moi, j’étais euphorique comme si je venais d’obtenir le droit de vote en 1940. J’allais avoir deux douzaines de biscuits maison par mois.

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